
Elle a mis ce matin son joli nouveau débawdeuw bwitannique qui lui va si bien... So cute, so sexy, et très classe, vraiment. Celui qu'elle a reçu hier, à un repas de famille, dans cette belle maison où elle ne sera bientôt plus invitée. Ils ne se doutaient de rien, le scandale dansait discrètement entre les feuillages des arbres magnifiques du jardin...
"Alors, ce voyage en Belgique ? Vous reprendrez une part de gâteau ? Du champagne ? Quelques fraises ? Un morceau d'agneau, allons..."
Elle reprendra sa part de gâteau bientôt, oui.
Dorénavant, aux repas de famille, aux moisiversaires et autres fêt'taaa mèr', il faudra faire des gâteaux sans sa part, des tartes à la forme fantaisiste, dépourvues de la part manquante, la plus grumeleuse. La part pas assez cuite.
Certains ajoutent un couvert pour l'invité inattendu.
Elle, prétentieuse, voudrait qu'on fasse des plats incomplets pour marquer son départ.
Un verre brisé ferait l'affaire.
Une fourchette édentée.
Une chaise manquante à sa place habituelle, près de la porte-fenêtre (entre-ouverte).
Tiens, elle aurait dû en parler à l'avocat ce matin. Ca doit s'arranger, ce genre de choses...
Après tout, ne lui a-t-il pas assuré au téléphone que "tout était possible". Elle a rigolé, un peu trop fort. Silence gêné. Il a fini par rire aussi, puis a rapidement changé de sujet.
Elle n'est pas la première à quitter cette famille dont l'arbre généalogique est de plus en plus large et de moins en moins élancé. Il y a d'autres fantômes dont on ne prononce pas le nom à table. Elle a souvent été tentée d'aborder ces sujets, de sortir soudainement un jeu de cartes de dessous la nappe à l'heure du dessert, et de s'exclamer avec une voix puissante à faire trembler les tasses en porcelaine, une voix à la Malraux : "Dans la famiiille B., je demaaande..."
Vite-vite, "vous reprendrez des fraises ?". Allons, elle n'osera tout de même pas parler la bouche pleine.
Peut-être que bientôt les repas de famille ressembleront au jeu de la chaise manquante ? Tout le monde courra affolé autour de la table, sur laquelle il ne restera plus qu'un couvert et tout contre, un seul siège, branlant ?
Ou peut-être qu'au contraire ce sera le jeu des chaises en trop ? Les chaises des absents toujours plus nombreuses sans que l'angoisse de perdre la sienne ne faiblisse chez chacun des heureux rescapés de la grande dispersion ? Et une pyramide de parts d'un gâteau au chocolat d'année en année de plus en plus grand... L'éternel agneau prenant d'un repas à l'autre l'aspect d'un mouton toujours plus monstrueux. Des piles de débardeurs anglais à offrir.
L'ère de l'excédent marquée par l'absence.
Oui, c'est mieux qu'un gâteau défaillant.
Moins mégalo.
Elle l'aimait bien, ce jardin un peu triste.
Elle a pleuré un petit peu dans la voiture, au retour, sans que ça se voit, merci les cheveux en bataille, sans que ça s'entende, merci Bjork.
De toute façon je n'ai jamais aimé l'agneau.

