Monday, May 26, 2008

Porte-fenêtre












Elle a mis ce matin son joli nouveau débawdeuw bwitannique qui lui va si bien... So cute, so sexy, et très classe, vraiment. Celui qu'elle a reçu hier, à un repas de famille, dans cette belle maison où elle ne sera bientôt plus invitée. Ils ne se doutaient de rien, le scandale dansait discrètement entre les feuillages des arbres magnifiques du jardin...
"Alors, ce voyage en Belgique ? Vous reprendrez une part de gâteau ? Du champagne ? Quelques fraises ? Un morceau d'agneau, allons..."

Elle reprendra sa part de gâteau bientôt, oui.

Dorénavant, aux repas de famille, aux moisiversaires et autres fêt'taaa mèr', il faudra faire des gâteaux sans sa part, des tartes à la forme fantaisiste, dépourvues de la part manquante, la plus grumeleuse. La part pas assez cuite.

Certains ajoutent un couvert pour l'invité inattendu.
Elle, prétentieuse, voudrait qu'on fasse des plats incomplets pour marquer son départ.
Un verre brisé ferait l'affaire.
Une fourchette édentée.
Une chaise manquante à sa place habituelle, près de la porte-fenêtre (entre-ouverte).
Tiens, elle aurait dû en parler à l'avocat ce matin. Ca doit s'arranger, ce genre de choses...
Après tout, ne lui a-t-il pas assuré au téléphone que "tout était possible". Elle a rigolé, un peu trop fort. Silence gêné. Il a fini par rire aussi, puis a rapidement changé de sujet.

Elle n'est pas la première à quitter cette famille dont l'arbre généalogique est de plus en plus large et de moins en moins élancé. Il y a d'autres fantômes dont on ne prononce pas le nom à table. Elle a souvent été tentée d'aborder ces sujets, de sortir soudainement un jeu de cartes de dessous la nappe à l'heure du dessert, et de s'exclamer avec une voix puissante à faire trembler les tasses en porcelaine, une voix à la Malraux : "Dans la famiiille B., je demaaande..."
Vite-vite, "vous reprendrez des fraises ?". Allons, elle n'osera tout de même pas parler la bouche pleine.
Peut-être que bientôt les repas de famille ressembleront au jeu de la chaise manquante ? Tout le monde courra affolé autour de la table, sur laquelle il ne restera plus qu'un couvert et tout contre, un seul siège, branlant ?
Ou peut-être qu'au contraire ce sera le jeu des chaises en trop ? Les chaises des absents toujours plus nombreuses sans que l'angoisse de perdre la sienne ne faiblisse chez chacun des heureux rescapés de la grande dispersion ? Et une pyramide de parts d'un gâteau au chocolat d'année en année de plus en plus grand... L'éternel agneau prenant d'un repas à l'autre l'aspect d'un mouton toujours plus monstrueux. Des piles de débardeurs anglais à offrir.
L'ère de l'excédent marquée par l'absence.
Oui, c'est mieux qu'un gâteau défaillant.
Moins mégalo.

Elle l'aimait bien, ce jardin un peu triste.
Elle a pleuré un petit peu dans la voiture, au retour, sans que ça se voit, merci les cheveux en bataille, sans que ça s'entende, merci Bjork.

De toute façon je n'ai jamais aimé l'agneau.


Wednesday, May 7, 2008

Là-bas


Dans quarante-huit heures, si la Providence continue de croiser ses doigts célestes, je serai peut-être en train de dormir là-bas, non loin du saule rieur dont je garde précieusement quelques feuilles séchées dans le tiroir de mon bureau. Il m'a manqué depuis notre court contact sous une pluie d'automne et je me réjouis de caresser bientôt ses nouvelles feuilles vertes. A quelques kilomètres de là pousse également un chêne maudit, très ancien, d'aspect maléfique bien qu'émouvant. Je ne l'ai vu qu'en photo, mais cela m'a suffi pour frémir un peu. Une princesse est passée à trépas sous cet arbre, en 774. Elle est morte d'épuisement dans sa longue fuite, une histoire triste, pleine de contradictions et assez mystérieuse. J'ai hâte de pouvoir triturer ses branches et vérifier si mes doigts se tordent, comme c'est arrivé par le passé à quelques malheureux imprudents, nondidjou. Il y a enfin, un peu plus loin encore, un endroit très étrange, où au début du XIIIe siècle, une jeune Juive assez connue avec son bébé très célèbre dans les bras s'est réfugiée, lors d'un incendie, dans le feuillage d'un arbre, peut-être un sorbier. Le seigneur des lieux, un comte, a cherché à moult et moult reprises à s'en approcher, mais à chacune de ses tentatives, son cheval reculait de cent pas...

Oui, je compte les heures et m'étonne qu'elles s'écoulent si discrètement, sans revers, sans bruit. Quelques phrases désobligeantes tout au plus. Je sais pourtant que je serai sur mes gardes jusqu'au dernier moment.
Ma valise est presque faite, il me reste un bouton à recoudre, le même, pour la troisième fois cette année, il faut croire que je couds très mal ou/et qu'il aime ça, le coquin. Demain, derniers détails à régler avec la jeune fille qui me remplacera auprès du petit ours. La soeur de l'ours sera à mes côtés durant les quatre premiers jours de cette cavale, puis rentrera seule, du haut de ses 11 ans 3/4, car sa mère est assez grande maintenant pour voyager sans surveillance. Une fois de plus, je me sentirai un peu nue sans eux. Une fois de plus, j'ai terriblement envie de me sentir un peu nue.
Sous le saule rieur, à l'ombre du chêne maudit et à cent pas de l'inabordable sorbier.