
Pour Nancy
Cet hiver-là, Shosha est venue de Varsovie me rejoindre pour deux semaines.
Chaque matin, elle allumait avec élégance une cigarette à jeûn, ouvrait le frigo, sortait un fromage de chèvre, se versait un verre de vin matinal sous mes yeux étonnés, fumait, mangeait, buvait et prononçait en souriant cette même phrase :
"Je suis en France..."
Tous les jours, elle me disait "Zamomi, je t'en prie, partons vers le sud..."
Je l'ai donc emmenée à Valence où je n'avais pas osé mettre les pieds depuis plusieurs mois, depuis ma dernière promenade avec Esther, quelques jours avant sa mort.
Il neigeait à Valence le jour de notre "virée vers le sud" et nous avons atterri dans un salon de thé enfumé.
"Et ton père, comment va-t-il ?" lui ai-je demandé.
"Il s'est un peu stabilisé. Il a acheté une petite maison en bois à P. dans la forêt, à une demi-heure de train de la capitale. Il dit que c'est là qu'il terminera ses jours. Qu'il suffira d'écrire sur sa tombe : 'Né au centre de Moscou, mort dans la forêt, près de Varsovie..' La première partie de la phrase en russe, la seconde en hébreu, la troisième en polonais..."
J'allume une cigarette, intriguée : j'ignorais complètement que son père était né, comme mon grand-père paternel d'ailleurs, à Moscou.
"Shoshana, mon père m'avait dit que parmi tous les activistes de l'oppositon anti-communiste qu'il avait côtoyés, ton papa était ouvertement le plus anti-russe. Il est issu de la diaspora de Moscou ? Ta grand-mère venait d'un shtetl (petit village yiddish) sybérien ?"
Shosha éclate de rire, puis baisse le ton comme à chaque fois qu'elle parle de "ces choses-là"...
Je souris, je connais par coeur cette lueur d'amusement et de paranoïa dans les yeux de mon amie, ses coups d'oeil à gauche et à droite, toujours souriants mais parfaitement méfiants, vers les voisins de table, les voyageurs des transports en commun, les gens dans la rue. Je connais bien son regard qui revient vers moi, qui se veut très rassurant, comme pour me mettre à l'aise, me protéger, me consoler, me dire "On va parler à voix basse, personne ne comprendra rien, j'articulerai à ma façon certaines phrases. N'aie pas peur Zamomi, reste bien sage, tiens-moi la main, après je t'achèterai un chocolat chaud..."
J'ai envie de pleurer, elle me fait penser à ma mère. Mêmes regards, même lueur, même petit sourire qui rassure, et s'excuse en même temps à l'infini, qui semble dire "Tu as huit ans, ne t'inquiète pas, je sais que tout semble absurde, mais c'est très important. Je sais que tu es très raisonnable et assez grande pour comprendre que tu ne comprends pas tout. Pour comprendre que je sais que tu sais que j'ai peur. Que je sais que tu me fais confiance. Que je sais que tu sais que cette confiance ne nous protègera pas forcément. Elle ne nous a pas protégées. Mais ce n'est pas grave, ce n'est pas grave. Tout est important, rien n'est grave..."
Même facon de tenir sa cigarette, sans forcément systématiquement la sortir de sa bouche pour parler... Oh, juste quelques mots avec la cigarette coincée entre les dents, un brin de nonchalance absolument inconsciente. D'ailleurs, il y a des phrases auxquelles la fumée sied à merveille.
J'ai un peu envie de pleurer, ça dure une demi-seconde, mais l'envie de rire est là aussi : je n'ai pas peur : de quoi ? Nous ne sommes pas en 1943 à Berlin, nous ne sommes pas à Lvov en 1953, nous ne sommes pas trente ans plus tard dans la salle de bain de mes parents, où avaient lieu toutes les discussions importantes entre adultes, l'eau coulant à flots dans la baignoire pour couvrir les voix susceptibles d'être enregistrées par les écoutes camouflées et régulièrement découvertes dans divers
endroits de la maison.
Nous sommes à Valence, sorties depuis bien longtemps de l'enfance et aux tables voisines, personne n'a l'air de comprendre le polonais.
"Ma grand-mère Elisheva est née en Pologne..."
Elisheva P. est née en Pologne dans les années vingt, dans une famille juive orthodoxe de plusieurs générations d'érudits, "instruits dans la Loi" comme on disait à l'époque. Son père était hazan (chantre) à la synagogue, son grand-père rabbin. Tout ce beau monde la déshérita et fit "kaddish" (prière pour les morts) sur elle, lorsqu'elle partit en 1938 en Russie, pour suivre le jeune marxiste juif dont elle était amoureuse et qui en plus d'éveiller sa passion, réussit sans peine à la convaincre que seule l'idéologie communiste pouvait apporter un sens à sa vie, à leur vie. Lorsqu'aux premiers mois de la seconde guerre mondiale, elle se retrouva seule dans les rues de Moscou, le fiancé ayant fui vers d'autres idéaux, elle crut mourir pour la première fois de sa vie.
Le hasard mit sur sa route un homme très beau, désespéré, juif et de Pologne lui aussi, qui venait de perdre sa jeune femme Stefa et son petit garçon dans des conditions obscures et dramatiques. Ils s'attachèrent l'un à l'autre, se consolèrent, se soutinrent dans leur malheur, lorsqu'au bout de quelques mois, l'homme reçut une nouvelle inespérée : son épouse et leur bébé étaient vivants.
Elisheva, profondément heureuse pour lui et infiniment malheureuse pour elle-même, l'embrassa une dernière fois et le laissa rentrer en Pologne, rejoindre sa
famille, sur laquelle il avait, fou de douleur, fait kaddish bien trop tôt.
Quelques jours plus tard, un docteur moscovite confirma ses appréhensions secrètes. Elle était enceinte. Elle crut, pour la seconde fois, que son coeur allait s'arrêter de battre...
Adam fut circoncis au huitième jour de sa vie. On ne tire pas un trait sur trois mille ans de tradition. Même lorsqu'on a été enterrée par sa famille, même
lorsqu'on ne sait pas où aller, même lorsqu'on se relève à peine de deux profondes déceptions amoureuses. Même lorsque la guerre gronde...
En décembre 1941, l'armée allemande parvint aux portes de Moscou et ce fut, dans la panique générale, l'évacuation de la ville. Adam avait un an, il marchait presque tout seul, poussait des cris joyeux en montrant ses sept ou huit dents blanches. Comme tous les enfants d'une ville sur le point d'être assiégée par l'ennemi, il était en danger. Mais il l'était un peu plus que les enfants blonds et non circoncis, Elisheva aux yeux noirs et à l'accent yiddish en était bien consciente. Il fallait fuir à l'est. Le plus vite possible. Elle rassembla en hâte quelques baluchons et confia son fiston pour trois heures à la concierge du petit immeuble dans lequel elle louait une chambre depuis un an. Il lui restait deux-trois dernières choses urgentes a régler en
ville. Moins on possède, mieux il faut être organisée avant de prendre la route, surtout avec un bébé.
Lorsqu'elle revint, son immeuble était désert, la rue était déserte, le quartier était désert. La porte de chez la concierge était restée ouverte, tout semblait indiquer que les habitants avaient été contraints de fuir, dans la précipitation, en laissant tout sur place. Les baluchons étaient là, les petites affaires du bébé aussi, un morceau de pain sur la table. Pas de lettre. Pas d'Adam.
Elisheva ne s'est pas enfuie à l'est.
Elle est restée sur place, un jour, dix jours, trois semaines, en espérant le retour de la concierge avec son fils dans les bras.
A-t-elle touché au pain le second jour ?
A-t-elle prononcé les mots des prières qu'elle connaissait depuis toute petite et qu'elle avait cessé de réciter à la demande agacée de son fiancé marxiste ?
Les Allemands ne sont jamais entrés à Moscou. La population qui avait fui se mit à réintégrer prudemment la ville.
Elisheva attendit encore quelques semaines, mais personne ne revint dans l'appartement
de la concierge. Alors elle laissa une lettre, dix lettres, dans l'immeuble, chez les voisins, chez tous ceux qui connaissaient la concierge ou qui connaissaient quelqu'un qui connaissait quelqu'un qui... Et elle partit à la recherche de son bébé qui forcément, forcément n'était pas mort, ne pouvait pas être mort, puisque les Allemands ne sont jamais arrivés à Moscou, donc ne pouvaient pas avoir pénétré les terres plus à l'est, puisque la maison était vide, puisque...
Ses recherches ne s'arrêtèrent pas avec la guerre.
Son grand-père rabbin, son père hazan, sa mère, ses frères et soeurs, ses oncles instruits dans la Loi, ses tantes et ses cousins sont tous partis en fumée, certains à Treblinka, d'autres à Auschwitz. Un seul cousin survécut et émigra en Palestine dès la fin de la guerre.
Elisheva prit la décision de rester en Russie aussi longtemps qu'elle n'aurait pas la preuve qu'Adam avait péri.
Mais comment peut-on, cinq ans après la circoncision du huitième jour et au lendemain de la mort de vingt millions de Russes, décrire son fils ?
"Il a les yeux noirs et toutes ses dents de lait à présent..." ?
"Il portait une grenouillère beige en décembre 1941..." ?
"Mon petit garçon a presque cinq ans, il s'appelle Adam, mais il l'ignore sans doute..." ?
Une femme de vingt-cinq ans qui entre dans le trentième orphelinat, qui revient dans le quinzième établissement, frappe pour la cinquième fois en cinq ans à la porte d'un hôpital ou d'un centre d'accueil pour les sans-abri, et pose à chaque fois les mêmes questions, donne les mêmes descriptions, n'est pas contrairement à ce qu'on pourrait croire une désespérée.
Elisheva était folle d'espoir. Après tout, ceux qu'on croit morts se révèlent parfois vivants. Si le fils premier-né de l'homme qu'elle avait aimé avait réussi à survivre, pourquoi pas le second, son bébé à elle ?
Elle n'avait pu retenir le père, mais elle était bien
décidée à retrouver l'enfant...

