Monday, September 29, 2008

Shana tova :)















"Jette dans les profondeurs de la mer tous tes faux-pas" (Michée 7,19)
"Il ne s'agit pas d'un oubli, mais d'une séparation"
(Rabbi Joshua R)


La maison n'est pas très bien rangée, peut-être encore un peu moins bien qu'il y a un an, mais l'année prochaine, tout scintillera, j'en suis sûre. Où, je l'ignore, mais ça scintillera du tonnerre.
La nappe blanche est repassée, les bougies sont prêtes. J'ai lavé le sol, mouché les nez. Mes cheveux sont impeccables et j'ai de nouvelles boucles d'oreille qui attendaient impatiemment Rosh Hashana. Et je sens très bon, si si, et mes chaussures brillent.
De jolies pommes rouges (achetées, non pas volées) attendent le coucher du soleil. Je les couperai en quartiers, et nous les mangerons ce soir, demain et durant les quatre shabbats à venir, en les trempant dans du bon miel, pour que l'année soit douce et sucrée.
Il y aura du poisson ce soir et plein de bonnes choses. Rien d'aigre ni d'amer.
Pas de sel sur les hallot (brioches traditionnelles), mais du miel aussi.
Pas de noix, car leur valeur sémantique en hébreu correspond au mot heth (faute, transgression).
Du sésame (merci Kypon :) ), des carottes, des poireaux, des figues à défaut de dattes.
Chaque mets symbolisera un espoir.
Chaque espoir découlera d'une peine.
Et pour ce qui est des peines, demain dans l'après-midi, nous irons vers le cours d'eau le plus proche, vider nos poches des miettes de pain et de matsah, qui symbolisent les erreurs, échecs et couacs de l'année qui vient de s'écouler. Il y aura des larmes, des silences, puis des sourires. J'espère que les cygnes et les canards seront au rendez-vous, heureux, eux au moins, de la multitude de nos erreurs.
Dans les jours qui viennent, avant Yom Kippour, nous nous adresserons à ceux que nous avons offensés cette année, pour leur demander de nous pardonner.
Pas de confession devant un prêtre, ou d'absolution autre que celle que voudront bien nous donner les personnes que nous avons blessées, auxquelles nous devons nous adresser personnellement, avec sincérité.
Que Celui auquel nous croyons parfois nous accorde au moins cette sincérité...
Bonne et douce année 5769 à tous, que nos noms soient inscrits et scellés pour le bonheur dans le Livre de la Vie.

Thursday, September 25, 2008

Deux piles


Vous lui avez promis il y a quelques semaines de consacrer une ou deux journées à ranger avec elle sa chambre. Réorganiser son royaume, trier ses trésors, jeter ce qui est inutile. "On ne s’y retrouve plus, tu ne crois pas ?" Elle n’a rien répondu, elle semble s’y retrouver parfaitement.
Vous n’avez pas tenu la promesse que vous vous étiez, en fin de compte, faite à vous-même.

Ce soir, en montant éteindre la petite lampe, vous butez près de son lit contre deux piles de dessins. Voyons, elle vous en a parlé tout à l’heure. Ca y est, ça vous revient. "Cette pile, ce sont des dessins de mon enfance que je veux garder toute ma vie. Je les mettrai dans ce classeur. Ceux-là, si tu veux, je les jette."
Vous vous asseyez sans bruit à côté de votre fille endormie comme d’habitude dans une position extraordinaire, et vous prenez dans vos mains la pile des dessins condamnés à disparaître.

Vous feuilletez, distraitement d’abord, puis de plus en plus attentivement, page après page. La pile est épaisse. Il y a des petits gribouillis de bébé, des soleils, des maisons, des semblants d’écriture, des formes qui ressemblent de plus en plus a des autoportraits souriants, des princesses multicolores, des femmes enceintes avec des ventres transparents qui laissent entrevoir des poupons qui rigolent. Des essais laborieux – c’est très dur de faire un nez – patiemment recommencés, impatiemment barrés.
Elle veut bien les jeter, quoi de plus normal. Ne lui avez-vous pas dit, l’autre jour : "A quoi bon entasser trois cartons de vieux dessins ? On ne s’y retrouve plus!" C’est vrai, à quoi bon garder vingt-trois nez de profil barrés ? Elle n’en voit enfin plus l’utilité.
Et soudain, vous sentez une boule au fond de la gorge. Vous choisissez deux nez et trois princesses et les glissez dans la pile de dessins à classer. On ne sait jamais.

Dans cette seconde pile, vous tombez sur cinq dessins très colorés qui se suivent et racontent une histoire. Sur la première feuille, un bateau et son équipage souriant: une famille. Le soleil brille, la mer est calme. Le second dessin laisse apparaître une baleine terrifiante, qui fonce vers le bateau. Le soleil a disparu, les sourires aussi. Le troisième représente un naufrage. Le monstre marin engloutit le navire et toute la famille tombe à l’eau, en criant "Aaaah !!" et en se tenant par la main. Sur l'image suivante, vous voyez un petit radeau, sur lequel tout ce petit monde s'est refugié. La baleine s'est éloignée, le soleil sort de derrière un nuage encore très menaçant. Et enfin, la dernière scène: l’embarcation de fortune poursuit sa route, et à l’horizon vous apercevez la terre ferme, un continent à la végétation verdoyante. Tout le monde est joyeux, nous sommes sauvés !
Au dos, une date que vous aviez eu le bon réflexe d’inscrire à l’époque sans vraiment vous pencher sur l’oeuvre: Novembre 2001. Il y a sept ans. Vous veniez d'arriver en France...

Dans le désordre incroyable de sa chambre, il faudra bien mettre de l’ordre. Mais sans mettre le vide, sans engloutir. Garder, non pas entasser, les cailloux, les châtaignes, les perles et les foulards. Quelques nez de profil, et quelques naufrages.

On s'y retrouve tellement.

Photo : le bordel, ici.

Tuesday, September 23, 2008

En 3 D (mais un peu inaudible)

"billet" éphémère qui disparaîtra dans quelques jours.


video

Wednesday, September 17, 2008

Demi Lune


















Je suis en avance de quatre heures à ton enterrement.
Cela t'aurait fait rire je crois.
Je me serais promenée avec toi entre les tombes avoisinantes. Nous aurions admiré la beauté chagrine de certaines d'entre elles, le kitch émouvant des petits chérubins en plâtre, les fleurs emprisonnées dans les cadres en verre. Certaines inscriptions, certaines dates devant lesquelles on ne peut pas ne pas s'arrêter, faire le calcul, s'attrister un peu.

On aurait fait les repérages.

Mais je suis seule dans ce cimetière et je me recueille/m'éparpille devant ta tombe vide.

Mon avance aujourd'hui ne rattrapera pas tous mes retards, mes absences, ces dizaines d'invitations que j'ai refusées, contournées. Ces centaines de projets que je rendais flous. Les spectacles auxquels tu as contribué, les pièces de théâtre dont je suivais de près les critiques, ces lieux et ambiances que tu me décrivais, ces hypothèses que j'alimentais parfois puis désertais. Ces personnes que tu souhaitais tant me présenter, jamais lassée devant mes refus, mes excuses, mes fuites perpétuelles, mes regrets pourtant sincères.

Le temps est magnifique et cet endroit me plait. Il y a une école pas très loin. Un quartier tranquille, sur une colline. Le nom du cimetière t'aurait fait sourire.

J'ai été, sans m'en rendre compte à temps, un élément perturbateur dans ton parcours difficile, dans tes choix irréversibles. Tu me disais souvent que je suis arrivée trop tard.
Ta présence a amené plein de désastres dans ma vie. Autant de miracles.
Avant toi, je n'avais jamais rencontré d'ange.

Je repense à tes colères terribles, à tes rires soudains. A tes questions sans réponses, ou avec des échos tellement difficiles à entendre. A tes révoltes et tes émerveillements. A ces quatre années étranges durant lesquelles nous avons failli te perdre plusieurs fois...
A ceux qui arriveront là tout à l'heure, venus de près et de loin. Certains surgiront tout droit de ton enfance, au sud du sud de l'Italie. D'autres se seront transportés du temps de tes études, tes années Belle Arti. Une petite foule compacte jaillira de ton dernier univers, les coulisses du septième art.
Je pense à ceux qui devraient être là mais seront absents, dérangés par tout ce qui constituait ta vie, refusant jusqu'à ton nom sur la tombe, ce joli prénom que tu t'étais choisi. A d'autres, auxquels il faudra un grand courage pour être présents, et qui trouveront cette force en eux.

Toutes ces personnes dont tu as croisé le chemin en ont été enrichies : bousculées dans leurs certitudes, remises en question, en mouvement... Un peu plus en vie.
Ces points d'interrogation semés parfois avec rage continueront à vivre en elles. En moi.

Ne t'inquiète pas trop pour nous.

Je sais que tu aurais aimé nous préparer avec un peu plus de soin à ce départ. En parlant de la vie, tu étais si spontanée. En évoquant la mort, et tu abordais souvent ce sujet, très sincère. Tu aimais la vie. Tu me disais souvent que tu aurais tellement voulu pouvoir la célébrer, dans chacune de ses petites manifestations. Et tu ajoutais : Sono stanca, voglio dormire, voglio dormire...

Ca y est, j'ai fait le tour du cimetière, je suis passée devant toutes les tombes. Mes jolies petites chaussures sont élégantes et très inconfortables. Je ne les mets pas souvent, mais je me souviens parfaitement de la dernière fois où je les portais. Je ne les ai pas cirées, elle gardent encore la poussière des ruelles et des traboules que nous avions arpentées ensemble. C'était une journée ensoleillée, comme aujourd'hui.

La mort est le seul évènement à venir dont chacun d'entre nous peut être absolument certain. Je sais bien. Et pourtant c'est à chaque fois une surprise violente, insupportable, ahurissante. Cette impossibilité soudaine de communiquer, de t'entendre, de te parler.
Des questions, des regrets, des réflexions ou même des rires qui viennent se heurter au silence.
Peut-être que cette peine gigotera moins avec le temps, une fois qu'elle aura pris toutes ses aises, toute sa place.
Dans l'immédiat, j'ai hâte de retrouver des mots, même engourdis, de les poser quelque part. Ce blog dont tu n'avais pas connaissance n'est pas l'endroit idéal, je sais, mais j'ai peu d'endroits idéaux.

Je fais les cent pas devant le portail et j'essaie de me dire que cette volonté, ce besoin de dormir était celui de quelqu'un qui cherche le sommeil, très fatigué par une journée épuisante, mais au fond de lui impatient du lendemain, un peu comme l'insomnie d'un enfant, la veille de son anniversaire.
J'essaie de me dire que ton geste était celui de quelqu'un qui ouvre ses cadeaux avant l'heure, car la tension est trop forte.

Tu espérais l'apaisement. Je voudrais tant être sûre qu'où que soit ton âme, tu es apaisée, souriante, sereine. Qu'il n'y a plus de peur, d'angoisses, de tristesse immense.
Qu'il s'agisse d'un sommeil tranquille ou de quelque chose de plus qu'un sommeil, j'ai besoin de croire que tu es entre de bonnes mains.

Tout à l'heure, je croiserai quelques regards intrigués par ma présence. Ceux qui sont au courant des désastres et ne savent rien des miracles, j'imagine. Les miracles sont toujours moins voyants que les désastres dont ils émergent. Ils grandissent dans l'ombre de ces derniers.
Comme ces paroles de consolation qu'on attend pendant des années, mais qu'on ne peut recevoir, enfin, qu'au temps du malheur adéquat.

Je regarde l'heure : tes proches seront bientôt là.

Je pourrai enfin me blottir contre quelqu'un, après ces journées si longues depuis ce coup de fil jeudi, ces nuits presque blanches. Je ne veux pas de consolations faciles, elles sont vaines. Je veux juste que quelqu'un me tienne enfin dans ses bras, que je puisse le serrer aussi.

Je suis fatiguée, comme eux tous, et un peu tendue. Cette nervosité s'évanouira rapidement.
Pour la première fois de ma vie, on me souhaitera "bienvenue" avec une sincérité aussi touchante.
Je me surprendrai à lire à voix haute quelques pensées que j'aurai griffonnées durant la dernière heure qui me sépare de ton enterrement. Une main jusqu'ici inconnue caressera doucement la mienne pendant tout le temps de ma lecture.

Avant la cérémonie, le courageux et souriant rabbin que je ne connais pas, me saluera par mon prénom et me dira qu'il a "beaucoup, beaucoup entendu parler de moi", qu'il voudrait me revoir plus tard, après "tout ceci", en reparler au calme, de cette "histoire aux paramètres multiples". Il espère comprendre lui aussi. Son accueil restera un mystère, mais j'aurai tout mon temps pour l'éclaircir. Je lui répondrai, dans un réflexe de protection, que moi aussi j'ai "beaucoup, beaucoup" entendu parler de lui. "Il y a très longtemps déjà" ajouterai-je. C'est un mensonge évident, je ne connais même pas son nom, il le sait et nous rirons tous deux.
Son discours sera poétique, profond et léger : il y sera question de saumons qui remontent les fleuves, de deux enfants perdus dans une forêt, et des nombreux secrets et mystères que tu emportes. Nos paroles se complèteront, mes mots tremblants seront du registre des lumières que tu avais amenées.

En aparté, la tua sorella me parlera du clin d'oeil que tu avais laissé à mon intention, aux tout derniers moments de ta vie. Bouleversée, je ne m'y attendrai pas du tout, ayant cependant espéré, rêvé de ce clin d'oeil.
Et pourtant je me demanderai les jours suivants s'il me sera doux ou très difficile d'en garder la conscience.

Tout à l'heure, dans les moments de fragilité, et devant le chagrin profond de tes soeurs et de celui qui t'a tellement aimée, je tenterai de garder en mémoire certains mots de Kypon, par lesquels elle a su ces derniers jours donner aux émotions les plus énigmatiques, en les interrogeant avec patience, des couleurs plus simples, si justes.
Dans le creux de ma main, je serrerai une petite fleur pyrénéenne qu'on m'a offerte dans un mail il y a deux jours.
Je caresserai la couverture usée de mon vieux siddour préféré. Le plus haï aussi. Celui qui m'a toujours accompagnée partout, en vadrouille, à la synagogue, aux rendez-vous amoureux.
Je le feuillèterai à la recherche de la prière pour les morts, mais il s'ouvrira de lui-même sur le texte du Shir ha Shirim, le Cantique des Cantiques. J'aurai un sourire, j'oublierai un instant que je suis à tes funérailles, je repenserai comme à chaque fois que je lis ces mots à mon adolescence, à ces lignes qui me faisaient un peu rougir, un peu frémir avec leur "couche de verdure", le "je suis malade d'amour", cet amour "qu'il ne fallait pas réveiller jusqu'à ce que l'amante le veuille", le "mon amour qui entre mes seins passe la nuit", qui "me baise des baisers de sa bouche" et dont les "caresses sont meilleures que du vin", les fameuses caresses de "sa main gauche sous ma tête et sa droite (qui) m'enlace"...
J'aurai soudain ce sourire déplacé, ce désir sorti d'on ne sait où de passer le reste de ma vie à tomber malade d'amour, à chercher une couche de verdure. Comme une musique qui accompagne la fin d'une scène et annonce discrètement l'ambiance de la suivante. Je sais que mes larmes ne sècheront pas vite, mais dans cette peine infinie, je pressens comme une envie de connaître la suite.
Je repenserai aussi à ce lapsus que j'ai eu à plusieurs reprises les jours précédents, à l'oral et par écrit : le mot "accouchement" au lieu d'enterrement.
Je ne chercherai plus la prière pour les morts. J'aurai tout le temps pour la réciter.
Je serai une des premières à quitter le cimetière, en silence et très lentement, juste avant qu'on t'ensevelisse, après de très longs applaudissements que je garderai toujours en mémoire.
J'irai flâner en ville, sur les quais de Saône que tu aimais beaucoup, que j'aimais aussi et que je continuerai d'aimer.
Le rabbin me dira encore, près du portail : "Je viens d'avoir deux coups de fil en l'espace de deux minutes. Une fille dont le père est en train de mourir. Et un bébé qui vient de naître, il y a un quart d'heure". Il me sourira d'un air entendu (avec une insistance, un appel à l'interprétation qui me donnera envie de rire) devant ces caprices de la vie qui n'attend pas la fin des enterrements et me proposera un shabbat commun à venir.

Quelqu'un que tu aimais énormément aposera longtemps son front contre le mien, comme tu avais l'habitude de le faire.

Je ne veux pas être infiniment inconsolable.
Je voudrais être consolable à l'infini.

"Bienvenue", "à venir"...

Tu ne seras pas uniquement dans les souvenirs. Je devine déjà que tu es à l'origine de plein d'aventures qui viennent.

Nous sommes le quinze septembre. Il y aura une belle pleine lune pour ta première nuit dans le cimetière de la Demi Lune.

Je sais que les jours et les semaines qui viennent seront difficiles, mais ces quelques heures au dessus de ta tombe vide puis en compagnie des personnes qui t'étaient chères auront apaisé un endroit de mon coeur.

Si je revois le rabbin, je lui dirai que non, que les secrets et les mystères sont précisément ce qu'on n'emmène pas dans la tombe.
L'âme s'en déleste, s'en allège.
Ils restent ici, les mystères, c'est la seule chose qui reste et brille face à l'absence.

Monday, September 1, 2008

Collages













Me voilà dans le train du retour, le coude sur la tablette, un stylo entre les dents.
Près de moi, un jeune homme très élégant et un peu sérieux pour son âge griffonne quelque chose dans un carnet. Je me tords le cou pour tenter de lire. C'est une lettre : ça commence par "Mon Archange"... Je brûle de décrypter la suite, mais il cache tout avec son avant-bras.
Je croque dans une pomme verte, la dernière que j'aurai mangée avec appétit avant des mois. Si si, je le sais, j'ai l'habitude maintenant des pommes des trains du retour.
(Je voulais pourtant me connecter plus tôt, donner des nouvelles, écrire au présent, joyeusement, avant l'éternel trognon...)
En face de moi des enfants se tortillent dans tous les sens et me donnent des coups de pieds. J'ai très envie de les leur rendre, en douce, sournoisement, en regardant d'un air très concentré par la fenêtre, comme si je comptais à toute vitesse les pattes des vaches dans les prairies, pour ensuite diviser la somme par quatre. Je me retiens. J'essaie de faire des gros yeux, mais c'est sans effet.
"Papa, je colle où le sticker avec l'elfe ?"
"Regarde bien l'image. Fais appel à la logique." Le monsieur se râcle la gorge, sans quitter son journal des yeux.
La petite me dévisage, une lueur de détresse dans le regard. J'aimerais sincèrement l'aider, je réfléchis intensément à la logique des elfes, mais rien ne vient m'éclairer.
D'ailleurs, j'ai un autre jeu, moi, depuis quelques minutes, et j'aimerais qu'on ne me dérange pas. Chacun ses collages. Installée presque face à la vitre de la porte qui sépare la voiture n°6 d'un petit compartiment, j'observe un garçon vautré dans son siège, et par un jeu de reflets, j'aperçois la fille assise à côté de moi, en train de faire des mots croisés, et dont l'image est projetée sur le garçon. On dirait qu'elle se trémousse sur ses genoux et gribouille quelque chose sur ses cuisses. A gauche, c'est encore plus merveilleux : le reflet du jeune homme assis côté couloir se colle contre la bimbo frisée du petit compartiment, mais de telle manière que les lunettes de soleil du bellâtre semblent tenir en équilibre sur son buste à elle. Je finis par me prendre à ce jeu, et je bouge mon pied de telle sorte qu'on jurerait que je suis en train d'écraser la tête du cocker gentiment couché derrière un siège en face. Je manque de faire un croche-pattes au contrôleur, je rougis. Je suis très tentée d'aller à l'autre bout du wagon pour voir ce que ça donne dans l'autre vitre. Je me maîtrise. D'ailleurs je n'ai pas envie d'avancer dans le sens de la route, je serai bien assez tôt arrivée.

De là-bas, de la gare d'origine, pour la troisième fois, je reviens à reculons. La seule chose qui me fait sourire, c'est la conscience de retrouver à nouveau mes enfants.
Je suis lors de ces retours comme un personnage de Chagall, qui pour embrasser l'être aimé tourne son visage à 180°.
C'est possible.
C'est ainsi. Parfois je leur parle, leur souris, les regarde dans les yeux, toujours de face, mais tout le reste de mon corps est tourné dans l'autre sens. On voit mon sourire. Mes mains qui tremblent un peu restent cachées.
D'autres fois, au contraire, je les blottis, fais la vaisselle, pianote sur le clavier, égoutte les pâtes, la tête tournée dans la direction opposée. Mes bras sont ouverts, mes larmes ou rires passent inaperçus.
Au bout de quelques jours, comme ce fut le cas en novembre et en mai, tout revient dans l'ordre. Ma tête pivote encore très régulièrement, mais je le fais plus discrètement, quand je suis seule, quand on ne me voit pas, quand on me regarde moins.
On m'observe beaucoup à mes retours.
Ceux qui m'aiment disent que je rayonne.
Et que je suis ailleurs, décidément, ajoutent les autres, sur un autre ton.
Puis au fil des jours on cesse de m'examiner. Je rayonne encore, mais je deviens invisible.
Un jour il ne restera de moi qu'un sourire, comme celui du chat dans Alice au pays des Merveilles.

La petite fille a fixé l'elfe à dix endroits différents de sa page, jamais satisfaite du résultat, et à présent l'autocollant ne veut plus adhérer au papier glacé. Elle le jette très discrètement par terre. Le papa, plongé dans la rubrique sport, fait un léger mouvement avec sa jambe et voilà que l'elfe se colle à sa chaussure. La fillette glousse, je lui fais un clin d'oeil.

Le paysage devient vallonné, on s'approche du Rhône-Alpes.
Ma tête commence tout doucement à pivoter vers le sens contraire du voyage.

Là-bas d'où je viens, les voix ne s'élèvent que pour les rires.
On me nourrit de tarte, même à trois heures du matin.
Sur ma table de chevet, on a déposé les bonbons de mon enfance, pourtant difficiles à trouver dans ce pays.
En guise de berceuses, on me lit Rilke, les Chansons de B. ou on me conte des histoires extraordinaires, dont je choisis les héros...
Mon brossage des dents matinal se fait aux sons d'un blues ou de valses si joliment interprétées. Dans cette maison pleine de monde, entre Sambre et Meuse, il y a un beau piano, un vieux violon, trois tambours, un djembé, cinq guitares et une flûte traversière.
Des pinceaux, des crayons, des tubes de peinture...
Des lapins qu'on ne rattrape pas forcément lorsqu'ils s'enfuient de leurs cages.
Deux chats noirs, dont un n'a pas le droit de trop s'éloigner et l'autre de trop s'approcher. Le premier a appris à ouvrir les portes, le second aime accompagner les promeneurs lors de leurs balades nocturnes entre les champs fraîchement moissonnés.
Chacun brave les interdits comme il peut.

Je ne connais pas la logique des elfes, mais il me semble qu'il est vain de chercher à les fixer quelque part.
Et croyez-moi ou pas, il y a un instant, lorsque l'homme a replié son journal et s'est levé pour aller au wagon-restaurant, la petite créature ailée avait disparu...

photo prise par NJ, le 28 août, somewhere in Wallonia.