Monday, January 5, 2009

En suspens

Ciel bleu et froid mordant pour ces premières heures d'une nouvelle vie.

La biloute est partie ce matin pour sa première semaine de garde alternée. Elle a refermé la porte à 7h15, je l'ai entendue dévaler l'escalier avec un sac d'école un peu plus lourd que d'habitude. Nous la retrouverons vendredi, le courageux petit loup et moi...

Hâte d'être chez moi, chez nous, ailleurs.

Un peu en suspens encore, zigzaguant entre les pyramides de cartons toujours plus hautes, j'évolue devant ma cuisine/garde-manger/vaisselier qui se réduit à présent à une grosse planche sur deux tréteaux, je m'endors sur un matelas souriant non loin du poêle toujours affamé. Le lieu de mon futur appartement est encore secret pour moi. Je tremble un peu. La nuit, je rêve de trains et de belles forêts. Ou je ne dors pas, j'écoute la radio, je tourne les pages de la vie d'Emily Dickinson.

"(...) Dieu était-il si avare ?
Sa table est dressée trop haut pour Nous
À moins de dîner sur la pointe des pieds !
Les Miettes conviennent à de petits becs
Les Cerises – aux Grives
Le goûter doré de l’Aigle les éblouit !
Dieu tienne Sa Promesse aux « Moineaux »,
Qui de peu d’Amour savent jeûner !"

Je caresse l'étui du violon, je ne l'ouvrirai plus ici.
Il attend un lieu sûr avec moi.

Je suis émue, un peu effrayée, encore très tendue. Je sursaute au moindre bruit : tout résonne autrement dans une maison presque vide.
Le soulagement tarde à venir, mais il est en route, avec son arroi d'étonnements, de parfums, de projets encore endormis.

Premières petites courses au supermarché avec la conscience de ne pas avoir de comptes à rendre sur tel choix, telle envie illogique, tel caprice.
C'est si peu et pourtant c'est beaucoup.
J'ai acheté trois sortes de tomates cerises très chères. C'est ma vengeance à moi.

Dans les moments de fragilité entre le rayon poissons et le stand des promotions sur les tristes foies de canard dont personne n'a voulu pour les fêtes, je me suis réchauffée un peu aux sourires de quelques femmes, jeunes, âgées, dynamiques, pressées ou/et fatiguées.
Ou simplement en les observant dans leur beauté infinie, beauté si souvent inconsciente, en voyeuse, ma première vocation.
Celles qui faisaient un effort surhumain pour feindre l'écoute attentive du silence absent ou des suggestions vexées de leurs compagnons, du blabla adorable ou insupportable, mais toujours exigeant, de leurs enfants. Qui choisissaient les yaourts sans sucre ajouté, la tête ailleurs. Qui bridaient leur regard fuyant vers le super robot ménager un peu coûteux.
Qui riaient devant les bouchons et priorités grillées des caddies entre le rayon culottes de rêve et quenelles au brochet.
Et puis les solitaires, de tout âge, les plus émouvantes, promenant dans leurs bras un bonheur à offrir, un manque accueillant. Les femmes-nids, au sourire pur et tremblant, parfois si méfiant, invisible.
Un vieil homme à la caisse, son regard brillant devant les pommes d'un rouge extraordinaire qu'il venait de choisir mais qu'il avait oublié de peser et qui déambulaient joyeusement sur le tapis roulant...

J'espère qu'un jour, après mille vies, je pourrai m'incarner, juste pour quelques jours, en amour pur.
Je pulvériserai tout entre le rayon charcuterie et le parking.

14 comments:

Odile said...

Je m'occuperai du secteur qui va des nouilles au cirage moi, après tes mille vies et les mille miennes :)

Toujours ton beau regard Zamomi dans cette note, avec la petite lumière étoilée dedans et les mots assortis.

Chantilly said...

j'aime beaucoup Emily D. en général je ne comprends pas ni apprécie la poésie, mais elle... c'est différent.
et quelle merveille que tu puisses voir la poésie et la beauté dans le visage de ces femmes et des solitaires
le nouvel appartement sera une nouvelle étapes, une marche plus haut. une petite renaissance.

Inukshuk said...

J'ai beaucoup connu les déménagements et chaque fois il y avait un rituel qui s'imposait.

Je me souviens d'un en particulier. Tout était prêt. J'avais envoyé mes boîte à la gare la veille.

Il ne restait plus que mes valises et une chaise longue appartenant au proprio.

Je lisais un recueil de Shakespeare (son cycle des rois dans la collection La Pléiade), lentement, tout doucement, alors que la lumière dehors tombait.

Le matin, je m'étais levé tôt. Du fauteuil, mon soufle faisait de la vapeur: j'avais baissé le chauffage.

Ce jour-là, je quittais une ville pour toujours.

Allez, zamo, je te souhaite que tout se passe très bien pour toi! ;)

zamomi said...

Odile > ;) Ok ! Rendez-vous au rayon Schokobons dans cette mille et unième vie :) Ou mieux vaut peut-être ailleurs, sinon on ne sera pas sorties du secteur friandises avant longtemps :)

Chantilly > Je l'aime beaucoup aussi. Je garderai les derniers chapitres pour cette petite renaissance :)

Inuk > Cette scène de ton déménagement mérite un film :)
Ici, mes rituels du départ sont plus prosaïques : je trébuche contre les jouets, je ne retrouve rien. Et si je baisse encore le chauffage (au bois), j'aurai des stalactites au nez ;)

Odile said...

Hého, quoi... On aurait tout le temps...
Et c'est qui qui aurait le fromage dans son secteur ? :)

zamomi said...

Hm. Si l'une tombe sur les secteurs pain, viennoiseries, fromages, chocolat, liqueurs, livres, vêtements et cosmétiques,

et l'autre sur les piles, détachants, papier toilette, casseroles et autres semelles et sparadraps, je sens que cette dernière risque de tout pulvériser, en effet :)

(Il faudra tirer au sort je crois)

abs said...

J'aime ton écriture incisive, qui reste aimante, chaleureuse, toujours.

(je me porte volontaire pour le rayon fromage & pain) mais je refuse de pulvériser la moindre pizza sauf avec mes mâchoires.

zamomi said...

Je m'en chargerai, Abs :) Cachée au rayon Haagen-Dazs, par la seule force de l'Amour pur, je les ferai voler comme des freesbies à chaque fois que quelqu'un d'antipathique essayera de les mettre dans son caddie. Tu pourras attraper au vol (avec tes mâchoires) celles qui te font envie :)

Aurélie said...

Toujours cette façon si particulière, bien à toi, et tellement jolie, de décrire les choses de la vie...

Belle année ***

zamomi said...

Merci :)
Belle et heureuse année, Aurélie ! Celle-là et toutes celles qui arrivent***

ysa said...

J'en ai fait des déménagements, Celui qui a bouleversé ma vie, restera celui qui m'a menée ici... ce jour là j'ai voyagé vers l'inconnu avec pour bagages, un mari, deux enfants, un chat, un chien, un perroquet et des cartons....
Pour ce qui est de l'alimentaire... je squatte le rayon chocolat !!

zamomi said...

Ysa > J'espère qu'au-delà des bouleversements, des temps durs, ce courageux déménagement-là, avec ta famille et ta petite ménagerie, reste et restera pour toi un choix heureux, plein de sens.

(Il y aura des bouchons au rayon chocolat ;)

ysa said...

Oui Zamomi, je crois que c'est le plus beau choix que j'ai pu faire jusqu'à présent, même si c'est difficile... on dit que la terre promise se mérite....n'étant pas née avec la Torah dans mon berceau j'ai le sentiment de devoir faire plus pour avoir le droit d'y vivre... mais je l'aime d'un amour sans faille....et je crois qu'elle me le rend chaque jour....
J'ai fait un tour sur la blogosphère ce soir, j'ai lu des messages très durs à l'encontre de ce pays et de son peuple, je vois derrière chaque phrase ressurgir les vieux démons anti-sémites que je croyais enterrés à jamais... j'ai lu des choses à peine croyables... j'ai de la peine ce soir et de la rage aussi....

zamomi said...

Ysa sheli...
Il me faudrait des pages, des pans entiers de ma vie, pour te dire ce que je ressens, les questions, les pensées, les peurs. Les larmes aussi.
Des pensées complexes, pas forcément confuses.
Pas forcément poétiques ni paisibles.
Puisse ta rage, que j'imagine et comprends, s'apaiser.
Puisse ta peine se réchauffer.
Je t'embrasse fort et j'aimerais être moins loin, t'entendre et en parler.
Prends bien soin de toi.