J'ai depuis trois jours à défaut de poignée une nouvelle plaque sur la porte d'entrée et une sur la boîte aux lettres. Avec le nom de mon père, un tiret et celui du père de mes enfants. Je préfèrerais une poignée et un nom qui m'appartient. Mais on ne peut pas tout avoir.
Cette fatigue pure, sans stress rajoutés, est par moments délicieuse. Et chaque matin, curieusement, je me réveille tôt et reposée. Quelques courbatures tout au plus. Elles peuvent, elles aussi, être secrètement charmantes. Elles portent mal leur nom (comme tout ce qui a du charme secret), car je me courbe de moins en moins.
J'ai bien conscience qu'il est un peu de mauvais goût de se tenir si droite, alors que d'un coup, hop, plus de mari, plus de maison, plus de jardin, plus de voiture, plus de mutuelle, plus de belle doche, plus de chat, plus de voisine-babysitter.
Mais je n'y peux rien, j'ai souvent envie de rire.
On va dire que la vie m'a beaucoup ôté, pour mon bien.
Oh, par-ci par-là, on ne m'adresse plus la parole.
D'autres me l'adressent enfin.
La parole, des intentions, une présence.
Quelques connus et autant d'inconnus ont donné le meilleur d'eux-mêmes. Un meilleur merveilleusement varié, complémentaire, durant plusieurs jours, avec sourire, entre la maison perdue dans les vergers et ce troisième étage sans ascenseur.
Il y a deux jours, je m'observais, étonnée, dans les vitrines des boutiques lyonnaises.
J'ai pris dix ans en quelques mois.
Et pourtant en même temps, j'ai le sentiment de perdre un tiers de siècle en quelques jours. L'effet yo-yo à l'envers. L'effet oy-oy ?
Je regarde Les Moomins avec mon fils et je ris à gorge déployée (ça ressemble à quoi une gorge déployée ?). Je tombe amoureuse de Bob le Bricoleur et de Pippi Langstrump. J'autorise la biloute à me couper quatre centimètres de cheveux pendant que je dors. Samson, dans le Sefer Shoftim (Livre des Juges), cela lui a fait perdre sa force, et moi, au contraire, ça me ragaillardit.
Le bordel ici est indescriptible et je ne retrouve rien. (Enfin, si. Hier soir, j'ai retrouvé mon coeur sous une pile de casseroles, au fond d'un carton. Il était ailleurs depuis longtemps, depuis si longtemps. Il est souriant, il a pris quelques rides, elles lui vont bien.)
C'était mon quatorzième déménagement et je suis toujours aussi peu organisée, dépourvue de sens pratique. Mais c'est mon bordel à présent, le nôtre et je l'aime bien.
Je rêve d'aller dans un hammam. Traditionnel, sombre, avec des voutes orientales, des parfums de savon noir et de thé à la menthe. Y passer toute une journée et une partie de la nuit, comme dans un rêve que j'avais fait il y a un an. Toutes les femmes parleraient arabe, sauf moi. Je déposerais mes dix années de trop dans un coin. Je les plierais avec délicatesse, mais sans affectation. Tous mes pores s'ouvriraient en silence dans la vapeur. Peut-être que je pleurerais quand même un peu, ou que je chuchoterais un gros mot ou deux (en polonais), histoire de me donner un peu de contenance, de bien faire comprendre aux pignons de pin flottant dans mon verre de thé sucré qu' "on m'y reprendra plus..." Je demanderais (en langage des signes) le forfait "spécial mariage", gommages, massages, masques visage, maquillage et autres tatouages. Je m'endormirais très profondément pendant les soins. Au réveil je serais pure de tout ce qui n'a jamais été pour moi.
Je rentrerais, remonterais dignement au troisième étage de mon immeuble et dans un élan misandre j'arracherais les plaques sur la porte et la boîte aux lettres. A moins que, pour la dernière fois, je fasse une concession : je laisserais les plaques, mais j'y ajouterais deux-trois lettres au cutter Stanley, "(sic!)" par exemple. Ainsi, je porterais mieux mon nom, quitte à perdre en charme secret.
Parce que si on ne peut pas tout avoir, il est peut-être encore plus difficile de se défaire de tout ce qui nous encombre.
Mais si jamais il m'arrivait de me purifier à outrance, d'arracher les plaques, de tout décaper, visibilium omnium et invisibilium, je ne laisserai plus jamais personne, ni rien - et je prends les pignons à témoin - me séparer, fût-ce pour trois semaines, de mon coeur à pattes d'oie.

15 comments:
Je passe t'embrasser ...
Quelle belle écriture , toujours ...
Quand tu viendras par chez moi , là-haut , promis je t'emméne au hammam ...
Amitiés .
Hélèna
(juste vive toi)
-écrit de la main gauche, celle du coeur)
Well… Misandre, j'ai toujours rêvé de le voir employé quelque part. Merci d'avoir réalisé mon rêve donc.
Et bonne vie, on se remet de tout car le temps est un ami.
toujours aussi maladivement jaloux de ton écriture...
alors bonne crémaillière
(je te bats au moins sur un sujet: j'ai déménagé bcp plus souvent que toi!)
Helena > Merci, avec plaisir :) On fera un reportage pour nos blogs : Là, c'est Helena sur un coussin brodé d'or en train de jouer de la derbouka. Ici, Zamomi, tatouée au henné fait la grimace, car l'épilation du sourcil gauche ne se passe pas comme prévu... ;)
Abs > Guéris vite, ma pauvre... Je regrette beaucoup cette baston qui a mal viré. Mais tu sais bien à quel point je ne supporte pas qu'on triche au squash !
Non, sincèrement : courage, prends soin de toi. J'espère que tu es bien entourée.
Cult! > Contente que ce mot t'ait fait un clin d'oeil ici justement ;)
Inuk > A ton avis, le sens pratique est inné ou peut-on l'aiguiser au cours de tous ces déménagements ? (Je me désespère, personnellement)
Quel beau texte... j'ai toujours beaucoup d'émotion quand je viens te lire....
La vie, donne, la vie prend..... mais tu as quelque chose de bien plus précieux que tout ça.... ton coeur à pattes d'oie !!!
Merci de ces récits que je prends plaisir à lire depuis que j'ai découvert ton blog.J'ai même pris la liberté de te taguer, va voir sur mon blog si tu le souhaites. J'espère que beaucoup d'autres découvriront les trésors que tu nous livres.
Et en ce qui le concerne, hé bien... (soupir) ...il est bien, vous savez.
Calme, sympathique, chaleureux. Accueillant.
Il vous donnera de l'espace, il n'est ni étouffant, ni oppressant. Agréable.
Une question de temps, d'attachement, de concessions. D'adaptation, en fonction de vos besoins, de vos désirs. Pour ça, il est chouette, oui.
C'est bien ce que tu écris.... agréable à lire....
Et la surprise au fond des cartons.... c'est bien aussi
Ysa > Oui, et étrangement elle donne beaucoup aussi en prenant, parfois, la vie. Et ceux qui dès la naissance ont quelque chose en moins, reçoivent en même temps, toujours, toujours, quelque chose en plus. Il y a un équilibre mystérieux en chaque personne qui respire encore.
Myel > Bonjour :) Merci.
Je réfléchis depuis quelques jours au sujet sur lequel tu m'as tagguée et à chaque fois je tremble :)
J'essaierai d'y donner une réponse, mais il me faut trembler encore un peu.
Ckankonvaou > : )
C'est bien Te voir on-line a nouveau! Apres un instant, j'espaire, tu veras que retour au nom de ton pere sera un retour a toi meme. Je Te le souhaite! et j'attend ton e-mail ou telephone. Maria
Maria :D
Quel plaisir de te voir ici, et en français ! :)
J'ai hâte de boire un très long café avec toi, ici ou à 2000 km. Le dernier (ou peut-être que c'était un whisky ?) remonte à 2001, non ? C'est long...
Merci pour tes mots, ton expérience...
Je t'appelle très bientôt (avec ma nouvelle ligne fixe, un numéro tout neuf, rien à voir avec celui de mon papa ou d'autres darkvadors ;)
Apprecie! (et excuse mes fautes) J'ai quitte le francais apres ma derniere defaite sercualna. Je n'en parle pas depuis 3 ans ou plus :D
C'est deja 8 ans?...
Whiskey? Bien sur que non! Je ne bois jamais "la vodka rousse, anglaise au souries". C'aurais du etre "la pure" ou un long cafe au baileys :)
J'attends et je suis pas loin, seulement 2milles km - rien pour une souhait chaleureuse :)
Marys,
Une langue de perdue, dix dialectes de retrouvés ;)
Je t'envoie deux mille souhaits chaleureux, un pour chaque kilomètre et je t'appelle ce week-end (mon premier week-end totalement seule dans mon new flat.) Achète du Baileys, je me charge du café et des clopes (tu fumes quoi ?), on trinquera par connexion cellulaire :)
Les dialectes perdus... dommage qu'Osiecka n'ecrira jamais cette chanson.
Le week-end comme la porte pour la nouvelle future, j'aime bien etre la part de la grande ouverture! A la place du Baileys ja prend nalewka au framboises - merveilleuse au 2008. Un gout du soleil, avec un de la serenite. Clopes? Enfin, apres 17 ans, je ne fume qu'a la fete, mais tout ca me dire que nous aurions la fete dans le reseau :D Au revoir la bas.
Le sens pratique? (Euh j'avais oublié de cocher le follow-up, je m'en rends compte, là).
Bonne question. Forcément qu'on le développe, le sens pratique, je pense. Certains sont par contre plus doués que d'autres.
Personnellement, j'ai le sens pratique dans les moments d'urgence. En temps normal, je suis assez distrait et indifférent aux choses pratiques.
Tellement distrait que je me demande si je ne suis pas un artiste... :lol:
Comme toi... Hé!
(là j'ai coché follow-up...)
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