Allô Rabbi, j'ai une crampe à l'esprit, c'est grave ?
J'ai désappris la sérénité, elle me paralyse un peu.
Oui, c'est vrai, cette paralysie est mille fois plus douce que celle que peut provoquer la peur et pour rien au monde je ne souhaiterais retourner en arrière.
Si, je suis très bien où je suis, et je dors bien, et j'ai de l'appétit, mais je n'arrive pas encore à réaliser, à inspirer profondément, à regarder en avant.
Je sursaute lorsqu'une une voiture s'arrête sur le parking (il y a pourtant vingt-neuf autres appartements dans l'immeuble), je ne réponds pas toujours au téléphone. Toi, je te répondrai toujours, même du fond du Shéol. Pour peu que ton numéro s'affiche.
Non, je n'arrive pas à écrire, surtout quand ça me tient à coeur. C'est bon signe, dis-tu...
Ou alors j'écris, mais appuyer sur la touche enter reste au-dessus de mes forces.
J'ai peur, Rabbi, si peur, de tous les désastres à venir.
Non, j'étudie très peu, et j'ai failli m'endormir pendant la lecture du Livre d'Esther, à Pourim. Vous me manquiez tous tellement, c'est ta voix que j'aurais voulu entendre au-dessus du rouleau... Ton exécrable accent new-yorkais lorsque tu lis l'hébreu dans cette synagogue perdue dans le quartier des gratte-ciels de V.
Si, si, je lis un peu avant de dormir. Quoi ? Euh... en ce moment, les correspondances intimes d'une femme de lettres américaine, ça ne te regarde pas qui, pourquoi tu ris Rabbi ? Et aussi la poésie amoureuse hébraïque, et puis un roman policier italien débile... euh "Des femmes bien informées". Lévinas un peu, et Heschel l'autre jour, mais ils m'énervent en ce moment. Peut-être parce que c'est mon père qui me les a offerts. Parfois j'aimerais qu'il m'offre un roman policier débile. Ou des correspondances intimes, oui.
Ou des boucles d'oreille.
Les prières ? Pourquoi je ris, Rabbi ? Oh, depuis quelque temps elles se réduisent à des balbutiements dénués de sens, des blebleble agaçants, et, confuse et honteuse, j'ouvre un large bec mais je n'arrive pas à appuyer sur amen.
Je parle à l'Infiniment Transparent de la pluie et du beau temps, je n'aborde pas les sujets qui font frémir.
Nos conversations sont d'une banalité affligeante, un peu comme si je disais :
"Seigneur des Armées, tu as vu, il y a des bourgeons aux abricotiers ?"
et qu'une voix me répondait... euh... Oui, c'est ça, voilà, hahaha : "En effet, ils annoncent 16°C pour demain". Tu l'as dit, Rabbi.
ou :
"J'aimerais tant que la fièvre de mon fils baisse rapidement."
Et la voix : "Et si tu lui donnais du paracétamol ?"
Bon, ce n'est pas vraiment comme ça, mais ça y ressemble.
Le deuil ?
Le deuil, du haut de ses six mois, cherche son équilibre. Il tente de s'asseoir, rampe, roucoule à ses heures. Je lui chante parfois des comptines, mais je ne suis pas sûre qu'elle les entende. Je ne l'ai vue qu'une fois en rêve, mais de loin, en contrebas et je me cachais derrière la fenêtre d'une maison en ruine. Quelle ironie, après tous ces mois à attendre qu'elle apparaisse dans mon sommeil.
Me cacher est encore la chose que je sais faire le mieux.
Oui, tu as raison, il y a un fossé entre les rêves et les voeux, j'y pensais l'autre jour justement. Les voeux restent à définir, il n'y a rien de moins spontané qu'un voeu.
Mais avec ma crampe à l'esprit, ça ne va pas être facile. Ma contraction, si tu veux. Tu crois qu'il s'agit de la délivrance placentaire ? Cette idée me plait.
Côté coeur ? Je t'en pose des questions, Rabbi.
Euh... on annonce 19°C pour samedi.
Ta femme et ta fille se portent bien ?
Raccroche le premier, j'ai du mal à appuyer sur cette touche-là aussi.
Il a raccroché. Après j'ai appuyé sur la touche étoile. Treize fois, juste pour voir, on ne sait jamais. Et j'ai eu un peu envie de pleurer, mais je me suis retenue, car j'ai repensé aux "Femmes bien informées" sur ma petite table de chevet et je crois savoir qui l'a étranglée, la pauvre bichette aux moeurs douteuses, et il y a quelque chose de très excitant de lire à moitié nue et sereinement paralysée sous une couverture parfumée, dans un pays qui n'est pas le mien, une nuit de pleine lune, alors que les abricotiers - tels des désastres à venir - bourgeonnent et les primevères fleurissent, un roman policier italien débile, acheté seize mois plus tôt, à Paris, Gare du Nord, un jour de novembre, où j'avais décidé, en buvant un petit crème au "Rendez-Vous des Belges", 23 Rue De Dunkerque, de changer de vie.
Friday, March 13, 2009
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23 comments:
c'est fou, moi aussi je m'en fous completement du printemps...
Bon moi je te trouve que tu te débrouilles pas si mal avec la paix.
(vraiment)
Abs > Merci, Abs, j'avais besoin de l'entendre.
Le printemps est cher à mon coeur, mais c'est un fond de narration. Il me faut tisser maintenant et ce silence me perturbe.
Echange expérience en contemplation contre cours de broderie :)
En cas du printemps, en cas du silence - je suis toujours la, avec une nalewka et telephone, ou non, mais pas loin.
Bisous
"Je parle à l'Infiniment Transparent de la pluie et du beau temps, je n'aborde pas les sujets qui font frémir...Oui, tu as raison, il y a un fossé entre les rêves et les voeux"
C'est divin (je ne trouve pas d'autre mot! moi la mécréante)ce que tu dis là. je vais devoir m'allonger dans les dunes, regardant l'horizon, je suis sûre que je finirais par y apercevoir l'infiniment transparent.
Passe-me voir à l'étage en-dessous !
Mes derniers et seuls achats en gare (Lyon je crois) : Chaos calme et La fin des temps , mais c'était durant une période où je croyais qu'il était difficile de changer de vie... :) Sinon, ton "Non, je n'arrive pas à écrire, surtout quand ça me tient à coeur", ça me fait des trucs (un peu au coeur, un peu au bout des doigts aussi). Je me demande souvent pourquoi les mots qui font frémir ne sont pas prononcés... qui est préservé dans ce silence... (mais j'ai bu trop d'absinthe ce soir, haha, allez - temps pis - je valide)
Maria > Merci... (Czy moje smsy dochodza ?)
Myel > Je suis toute rêveuse de savoir qu'il y a des dunes à l'étage en-dessous...
Emelka >
Peut-être qu'on ne préserve personne, qu'on essaie juste de punir ? Ou qu'on s'imagine faire frémir en prenant son temps... ? Ou qu'on espère être entendu sans avoir à prononcer ?
Merci d'avoir validé :)
... ou qu'"on" s'imagine (se) préserver des frémissements en pensant pouvoir prendre son temps (je ne sais)... ou qu'"on" a un problème épistémologique avec l'idée de punition... J'aime beaucoup ta troisième proposition : être entendu, avec le risque que l'espoir se mêle à la crainte (d'où parfois l'abus d'absinthe (c'était pour la rime à deux sous :), et ma rhétorique qui tourne en rond...).
Zamomi! Zadnego smsa nie dostalam.
Emelka > Peut-être que l'espoir, tel un amant optimiste, se mêle toujours à la crainte, et l'adoucit, quel que soit le dénouement ? Ou peut-être qu'il en découle, en bon fils (parfois prématuré) ?
(Il faudrait faire un arbre généalogique des émotions :)
(Ce serait un baobab, au feuillage frémissant)
Marysiu > :) Cholera jasna, to do kogo ja wysylam te smsy ? Moj nowy telefon zas mnie nienawidzi, zepsul sie po trzech dniach i nie moge dzwonic. Napisze mejla, jutro, najpozniej w poniedzialek, jak sie wygramole z lozka. Strulam sie :) Sciskam serdecznie, i tesknie :)
Bonjour, oui tu as une bonne vue tu as ganné ! C'était pas facile . BRAVO .Je te demande qu'une chose c'est de venir l'écrire chez moi... pour montrer aux autres qu'il y a moyen de trouver si l'on regarde bien ! A bientôt et merci
Saxounette
Merci à toi Saxounette :)
C'était un plaisir, j'adooore les énigmes.
Surtout quand je gagne >:-)
A+
L'image d'un "amant optimiste" - j'ai beau la retourner dans tous les sens - ne me parle pas vraiment... Un arbre capable de régénération comme symbole de ramifications communes des émotions, un peu plus (j'ai des frémissements dominicaux aujourd'hui :)). A bientôt.
Emelka, moi non plus, pour être franche :) C'était une faute de frappe, je voulais écrire "calmant". Ou peut-être "dopant", je ne sais plus :)
Moi aussi je lui parle de la pluie et du beau temps... je le remercie quand il m'arrive quelque chose de bien... et....je lui fait la gueule quand ça ne marche pas comme je veux.....
La vie dans ses phases évolutives... Et cette main amicale qu'on recherche pour nous soulager des deuils. Tout cela est souvent inévitable: passages obligés.
L'écrivaine américaine et sa correspondance, est-ce A. Nin? ;)
Mais je trouve qu'une prière qui dirait:
"Seigneur des bourgeons d'abricotiers, tu as vu, il y a des armées ?" serait d'une banalité beaucoup plus affligeante.
T'es décrampée ? §°°§
Ysa > Mes parents m'ont dit que quand j'étais petite (cinq-six ans), je me plaignais de ce que les archanges, séraphins, chérubins et autres créatures célestes écoutent nos conversations :)
Inuk > Non, Captain Inuk, raté :)
Odile > :)) C'est très joli, digne d'un livre de prières surréalistes. Ca s'appellerait "Suppliques Peu Conséquentes" ou "Bénédictions Subjectives :) Aux Editions IrrévérenCiel...
(Je sors de ma troisième semaine de lecture/grignotage en position horizontale. Mes muscles s'atrophient, mais au niveau de l'âme, ça commence à décramper, très progressivement... :)
:)
ou Action de grâce pour les branches séculaires et les bourgeons naissants parce qu'avec les hommes et leurs inventions, des fois les bras m'en tombent, et plutôt deux fois qu'une.
Pourquoi il a l'Oeil Mauvais, le blog-it, Ô lisante Zamomi Reine du Crunch ? :)
Odile :) > Figure-toi, que justement, j'avais fait une sorte d'action de grâce sylvicultuelle en commandant sur internet un très joli autocollant "Pas de pub, merci !", représentant un beau spécimen feuillu, sur la plus haute branche séculaire duquel un rossignol chantait. Je l'ai collé sur ma boîte aux lettres.
Et l'autre jour quelqu'un, un(e) voisin(e) (et je trouverai qui, mon enquête ne fait que commencer) l'a arraché et jeté à la poubelle. Je l'en ai extrait et je l'ai recollé, tout plié tout pas beau. Et je mets régulièrement de la superglue (face extérieure, gnah gnah), et si ça ne le dissuade pas, sous l'autocollant, j'ai écrit : "Comme un arbre planté près d'un courant d'eau, qui donne ses fruits en leur saison, dont les feuilles ne se flétrissent point; tout ce qu'il fera réussira." (Psaumes 1,3) et j'ai ajouté "et toi, dendrophobe, tu n'es qu'un chardon OGM".
Maintenant j'attends, j'ai un peu peur et je ne vais relever mon courrier qu'à cinq heures du matin.
:)) J'adore ton blog-it, Zami a l'idée
:*******
Ah ben, Zamo et son côté festif! Ça me rassure...
(T'aurais pu le mettre sur le Carnet de bord de Blog-it express: on peut y ajouter des commentaires.)
Hé!
héhé bonsoir pour (enter) bois plutôt un Bon Wisky tu vas voir comme ta tension remonte !! Soigne toi bien . (tu sais moi et les maladies je m'y connais je suis en plein dedans depuis 4 ans )
Bon courage Saxou, que tout aille pour le mieux*
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