Thursday, May 7, 2009

Je passe mon temps à bâiller.
("Tu es frivole, infidèle, ambigue, coquette et paresseuse" m'a-t-on beaucoup dit).
Impossible de savoir si je cherche à m'endormir ou si je viens juste de me réveiller.
Pendant toutes ces années j'ai porté en mon sein mes parents, mes beaux-parents et quelques ancêtres encore. Une multitude de foetus-mensonges vitaux et d'embryons-traumas inévitables.
(J'ignore comment mes deux enfants ont-ils pu se faire une place dans cette foule.)
J'ai été leur mère porteuse, leur bellefilleépouseamantearrièrepetiteniècemère porteuse.
L'accouchement fut très long et difficile et à la fin, je me suis enfuie de la maternité, en abandonnant les nombreux fruits de mes entrailles étonnées.
"Vous n'êtes pas mes enfants, leur ai-je dit de ma voix la plus tendre, on vous a échangé par erreur alors que vous étiez encore dans mon ventre."
Je les ai quittés en pleurant, avec inquiétude et mauvaise conscience, mais la bonne conscience devenait trop lourde...
J'ai eu beaucoup de mal à laisser ma mère, la toute petite et si belle Margaret, dans son petit couffin, à l'abandonner pour son bien et le mien entre de bonnes mains.

Je n'ai jamais voulu me marier.
Je l'ai dit à ma mère, d'une voix candide, lorsque j'avais sept ans. Elle a fait une grimace très attristée, l'air de dire : "Mais alors qui me mettra au monde ?"
J'avais d'ailleurs dit "non" quand on m'a demandée, à trois reprises, en mariage, mais il y a des gens auxquels on n'ose rien refuser, la mort dans l'âme.
(Aujourd'hui je sais au moins que la mort dans l'âme c'est réversible, voilà ce qu'elle m'a appris cette histoire, ça en valait le coup, non ?)
Même le jour du mariage, j'ai essayé de tout faire tomber à l'eau, mais j'ai lamentablement échoué. Il s'annonçait si beau ce mariage, certains avaient fait des milliers de kilomètres, j'ai fait une fugue en pleurant, mais je suis revenue sur mes pas.

Lorsque j'ai annoncé, récemment, le divorce à ma mère, elle a de nouveau eu l'air très attristée, comme si quelqu'un coupait le cordon ombilical, que je prenais ma respiration et que devant tout le personnel médical incarnant l'humanité entière, je poussais mon premier cri : "Je ne me marierai jamais !" et "Comment se sent ma mère ?".

Aujourd'hui, je me dispute avec elle, par sms interminables.
Il y a des choses dont on ne peut pas parler entre quatre yeux.
Chaque famille a ses thèmes qu'on n'aborde qu'à voix basse, ses tabous qui la façonnent.
Chez nous, il s'agissait de trois domaines (avec dépendances). L'Eternel (on baissait la voix avec émotion), le sexe (on baissait le regard avec sourire) et la Shoah (on regardait ailleurs).
(Sans ces trois fils conducteurs, ces trois énigmes en héritage, ces mystères-là à percer, ma vie aurait été très fade.)
Je parle donc à ma mère en langage sms (shoah-maître de l'univers-sexe) codé, respectueux.
Je lui envoie :

Non, il n'est pas écrit "Je placerai une aide à ses côtés" mais "Je ferai une aide à son encontre".

et :

C'est une erreur de traduire "homme et femme Il les créa" là où l'original dit "mâle et femelle Il LE créa."

et aussi :

C'est méchant de dire "côte" en parlant de Hava (Eve) alors que ce mot signifie aussi "côté, moitié".

ou encore :

Qui a osé changer en "Ils deviendront une seule chair" les mots "ils fabriqueront une (nouvelle) chair" ?

L'autre jour, j'ai failli écrire "De toute façon, ce n'est pas demain le jour où "l'homme quittera son père et sa mère". L'optimiste et exigeant "Honore ton père et ta mère" peut être lu "Lourds, pesants (sont) ton père et ta mère."

Mais je ne l'ai pas envoyé, car je n'avais plus de crédit et puis je ne veux plus attrister ma mère qui connaît peu l'hébreu, je ne veux plus de grimaces, je veux juste entendre son rire, le rire léger de ma mère pesante, sortie de l'hôpital la semaine dernière, à deux mille kilomètres d'ici. Rien de grave, mais j'ai eu si peur, je respire, je fais moins de cauchemars.

Elle va mieux, ma petite Margaret, elle n'a pas froid j'espère dans son petit couffin, cachée en sécurité avec son frère et sa soeur, dans la cave du couvent des pères dominicains, à K., il y a si longtemps, cette nuit encore, dans mes rêves nocturnes.

Je me marierai maman, promis, ferme tes petits yeux, je viendrai te chercher et je ne te quitterai pas pour devenir/fabriquer une autre chair, et je te donnerai des nouvelles de papa, qui a six ans et qui lève ses petits bras, contre le mur, au peloton d'exécution, à trente kilomètres de Varsovie. Il sera épargné par miracle, vous vous en sortirez tous deux et aurez une vie hors du commun.
Je ne vous abandonnerai que bien plus tard, quand la bonne conscience deviendra trop lourde à porter.

16 comments:

Trader said...

zamo en tant que dialecticienne, ce n'est nullement étonnant.

trop coriace, vraiment.

mais au-delà des mots et des interprétations (l'esprit), il y a le coeur et les sentiments que tu sembles aussi bien comprendre.

lequel est donc le plus fort chez toi? l'esprit? le coeur?

ah,... je pousse ma chance, je le sais.

moi, j'ai beaucoup-énormément-suprêmement déçu mon père. Parce que je suis presque tout le contraire de lui.

dans mes choix. dans mon style. dans mon discours. presque tout.

en fait, je suis tout le contraire de lui.

à 81 ans - en très bonne santé -, mon père est une profonde énigme.

j'espère avoir encore la chance de le connaître.

eipho said...

On apprecie ce blog ici, parce qu'il y a ce quelque chose de sincère, de naturel, qui coule comme une rivière légendaire.

Bonne journée et merci.

abs said...

eh ben quand tu as (retrouves) tes mots, ça claque , et c'est rien de le dire.

Ysa said...

Ca faisait longtemps que je n'étais pas venue... je retrouve avec plaisir tes textes, j'aime bien ton côté toujours mystique...

emelka mx said...

Tu n'as plus de titre ou tu ne titres plus ?
(tes billets sont comme une grande et belle commode ancienne, une énigme où chaque tiroir contient une lueur de réponse ouvrant à une multitude de questions :))

zamomi said...

Trader > Ce que tu écris me touche et ce n'est pas facile à aborder, ainsi, sous forme de commentaire.
J'imagine que tu es une énigme pour ton père aussi. Et je voudrais croire que la véritable fierté (peut-être moins voyante, parce que profonde) ne se réduit pas à être fier de ce qui en notre enfant nous ressemble. C'est une façon de se rassurer, d'avoir l'impression de récolter ce qu'on a semé. (Mais est-ce aux parents de récolter les fruits de l'éducation donnée ? Est-ce un investissement ou un don ?)
Il a peut-être le sentiment de ne pas avoir su te transmettre son point de vue. Mis si éduquer, c'est "aider son enfant à trouver son chemin à lui, à découvrir le sens de sa propre vie, à sortir de la répétition qui l'empêche de vivre" (M-A. Ouaknin), alors savoir que son fils cherche et suit son propre chemin, qu'il réalise ses projets en accord avec ses besoins, ses rêves, ses convictions (et ses doutes) devrait être pour lui infiniment rassurant. Et énigmatique, sans aucun doute.

(et sinon, je ne sais pas s'il est possible de dissocier l'esprit du coeur :) Ils s'influencent, s'équilibrent, se déséquilibrent, luttent, mais sont intimement liés, non ?)

zamomi said...

Eipho > Merci beaucoup pour ces mots, Eipho :)

Myel said...

Merci de mettre des mots sans colère, précis sur les sentiments que l'on ressent quand on enfante ses parents. Quand on est porteuse de la tribu-famille, parents et alliés. Même au forceps c'est douloureux pour nos hommes de quitter père et mère pour s'attacher à leur femme pour devenir une seule chair ! Et encore des mots sublimes sur la réversibilité du mariage. Lecture-jouvence sur des thèmes graves, sans pleurnicheries. Et puis cette bonne conscience qui en devenant trop lourde, ça fait du bien de la nommer !

Trader said...

C'est ce que mon frère m'a dit, à savoir que je suis une énigme pour mon père.

Bien vu.

zamomi said...

Abs > Et c'est juste l'écho de l'écho des claquements intérieurs :) (Sur mes derniers résultats de prise de sang, c'est écrit "Simon Phillips dans le vésicule biliaire".)

zamomi said...

Ysa > Merci Ysa, ton plaisir me fait plaisir, j'espère que tu vas bien, shavoua tov :)

zamomi said...

Emelka > C'était une longue suite de pensées, pas encore vraiment interrompue, alors pas évident de titrer :)

Ton appréciation me fait beaucoup d'effet et plaisir.
(J'ai un poème que j'ai retrouvé récemment, écrit à l'âge de 20 ans, dans lequel je m'incarne en une commode ancienne en vente aux enchères... :)

zamomi said...

Myel > Oui, ça fait tellement de bien de pouvoir enfin nommer tout ça que la colère se fait toute petite, vexée et s'en va en grinçant des dents (de lait). Les mots finissent par prendre sa place, même si c'est elle qui parfois les propulse.
Merci :)

ckankonvaou said...

J'aime beaucoup lire ici.... tout est en filigranne, on ne sait pas quel est le présent, le passé, le futur.... ceux que l'on croyait absents semblent si présents... et les présents parfois absents.....

zamomi said...

Ckankonvaou > C'est un peu comme tu le décris, oui, je m'en rends compte en te lisant, merci :)

Myel > ps. J'aurais aimé moins porter, plus soutenir. Tenir tout simplement, par la main. Avec les regards qui vont avec, et les paroles. Il y a des silences précieux, confiants et des silences crispés, injustes, pour lesquels je m'en veux.

Myel said...

La vie n'est-elle pas injuste ? On aimerait... et puis le cours de la vie nous emporte, nous fait donner certains sourires que l'on regrette. Mais ces sourires-là sont compensés par les les meilleurs sourires :D