
L'autre jour, sur le vol Varsovie-Bruxelles, j'ai eu très peur.
J'ai pourtant déjà pris l'avion plein de fois, l'hélicoptère même, et je suis montée dans une mongolfière quand j'avais dix ans, et j'ai vécu un déraillement de train en 1993, mais ça c'est une autre histoire.
Là, j'avais un mauvais pressentiment. En sortant de chez mes parents quelques heures plus tôt, une petite brise matinale m'ayant caressé la joue, j'ai entendu comme une voix en mon for intérieur : "Il y a du vent, ça va turbuler fort jusqu'en Belgique."
Je crois même qu'au décollage j'ai un peu pleuré, juste d'un oeil, côté couloir, pour ne pas inquiéter mes enfants, juste avec le menton qui tremble, juste en marmonnant à l'oreille de l'Infiniment Insaisissable des mots insensés. Je voulais pourtant Lui dire des choses belles et terribles, réciter le psaume CXLV, les versets où le roi David assure que le Créateur soutient ceux qui vacillent et redresse ceux qui sont courbés, un sacré sens des réalités aéronautiques, le roi David. Je voulais me concentrer sur la beauté des cumulo-nimbus observés depuis la couche haute de la troposphère, admirer la lune dans le hublot à ma gauche, le soleil déclinant derrière l'aile droite, jusques à jamais.
Une dame a grondé mon fils qui faisait le guignol sur son siège avec son chapeau de cowboy acheté au duty free shop et s'amusait à flinguer tous les passagers. Ca devait évoquer des choses en elle, je ne lui en voulais pas, mais son regard était glacial et les hôtesses de l'air semblaient visiblement de mauvaise humeur elles aussi. (Les plus gentilles, ce sont les hôtesses tchèques, elles portent des nattes et des jupes fleuries, et quand on leur fait un croche-pattes et qu'elles vous tombent dessus, elles continuent de sourire et elles sentent bon. C'est du vécu.)
Peu avant l'atterrissage, il y a eu un grand bruit bizarre. Le pilote a effectué une remise de gaz, ma fille a dit "Oh, regarde maman, il y a un troupeau de sangliers qui traverse la piste !" et j'ai cru que mon coeur s'arrêtait de battre. "Je rigooole !" a-t-elle ajouté, mais c'était trop tard.
Le processus était lancé.
Je veux dire cet instant où l'on croit mourir et où toute notre vie repasse devant nos yeux.
J'ai tout revu.
C'était comme un conte de fées, mais à l'envers.
Comme si le grand Relieur avait broché le grimoire de ma vie un peu de guingois.
Ou alors comme si ma nounou (qui était agent secret, mais ça aussi c'est une autre histoire) au moment de me border le soir, m'avait lu un livre à l'envers, à l'hébraïque.
Durant ces quelques secondes,
j'ai vu une princesse qui me ressemblait et un prince qui ne me ressemblait pas et j'ai vu qu'au commencement ils vécurent longtemps et eurent des enfants. Et puis un jour, le prince l'embrassa trop fort, lui brisa trois côtes et un morceau de myocarde. Ou peut-être que ce fut progressif. Toujours est-il que ce matin-là, elle ne se releva plus et la voyant gésir ainsi sur le carrelage de la salle des banquets, il se dit "elle est soumise mais désobéissante". Il grommela aussi "quelle malédiction, décidément" sans comprendre que la princesse ne s'était point repliée sur elle-même, mais qu'au contraire, ce fût un violent souffle de vie qui l'avait ainsi plaquée à même la terre.
Il attendit le crépuscule et l'embarqua sur son cheval blanc pour l'abandonner, après s'être acharné une dernière fois sur ses lèvres inertes, dans une grande forêt pleine de ronces, où elle dormit d'un sommeil profond pendant un siècle.
Elle ouvrit les yeux un beau matin, rajeunie de vingt ans, avec une étrange sensation au bout des doigts, comme si un fuseau lui avait écorché deux centimètres d'empreinte digitale, sur la phalangette de l'annulaire.
La blessure se cicatrisa, la princesse se releva et sortit du bois, à la recherche d'une fée, celle qui conjurerait le sort, penchée au dessus de son berceau.
J'étais très curieuse de connaître la fin, mais à ce moment précis les dix-huit roues du boeing touchèrent la piste d'atterrissage et ma vision disparut. Tout le monde s'est mis à applaudir, un enfant a crié "Bravo !", une adolescente à l'arrière a hurlé "Youpiii !" en flamand, et moi, en détachant ma ceinture de sécurité, je me suis coincé l'annulaire gauche sous le petit battant métallique, et je me suis dit que c'était un bon signe, et j'ai crié "Yi-haa !" comme les cowboys sur leurs mustangs qui tirent des coups de feu devant les saloons, et ma fille m'a regardée un peu gênée et m'a caressé la main.
Depuis, ma vision de l'existence a beaucoup changé. Je vis au jour le jour, j'ai tout relativisé. Les choses qui me paraissaient importantes me semblent futiles. J'ai attribué à mes enfants de nouveaux prénoms, "Carpe" et "Diem", je mange bio et je m'intéresse beaucoup à l'astrologie.

9 comments:
Bravo!!!!!! Et après? (oui j'ai honte, très, j'en suis même devenue anonyme)
Comme mon commentaire ne sera pas à la auteur du court récit, je me contenterai d'une observation digne d'un homme mal léché:
J'ai toujours eu l'impression que les femmes tchèques étaient non seulement mignonnes et gentilles mais aussi très belles.
Juste après les Polonaises...
(J'ai le droit de me laisser aller de temps en temps...)
:D
je plussoie Yiiiii pi et je jette mes colts à mes pieds.
C'est juste excellent, ma chère.
Anonymous :)
(et moi, je devrais signer comment, alors ?
Zamonymous ? ;)
Trader > Sauf qu'avec les Polonaises, la stratégie du croche-pattes se termine généralement aux urgences stomatologiques :) (f'est du vécu et ve recommenferai pas...)
Abs > Rendez-vous demain, à midi pétantes, à Walnut Grove, derrière the Oleson's Mercantile...
Tu m'as rendu les Polonaises encore plus intéressantes!
Hé!
:-) je me suis régalée avec ton histoire et ton conte de fée à l'envers, je m'interesse beaucoup à l'astrologie aussi, faudra qu'on s'en parle un jour, le TGV c'est moins sujet à décolage...
Amitiés.
Hélènablue
Helena > Volontiers :)
Même si pour être sincère, je n'y connais rien en astrologie, c'était juste pour... euh... faire ma "reconvertie" aux mystères du destin :) Je suis Vierge ascendant Lion, tu me diras si c'est une bonne alliance :) Bises.
Une histoire passionnante, mais c'est du vécue, ou elle est imaginée ? A moins que ce soit un mélange des deux. De toute façon j'aime la conclusion: voir les choses autrement...
Bonne soirée zamo
Bonsoir JeanSheng, et bienvenue :)
Tout est vrai, sauf le dernier paragraphe. (Je regrette...)
J'aurais dû écrire autre chose à la place de celui-ci, je ne sais pas moi, une chute plus réaliste, par exemple... Voilà : Dans le duty free shop, Zamomi embrasse un prince qui se transforme en crapaud.
Ou alors, aux toilettes de l'aéroport, elle demande au miroir : "Miroir, mon beau miroir, qui est la plus belle au monde ?"
Et le miroir : "Ta belle-mère".
Je te laisse choisir.
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