Wednesday, January 21, 2009

Confidences

Je l'avais imaginée désagréable, agacée, dérangée par ma présence. Je n'avais aucune raison valable de le penser, je connaissais juste sa voix, mais toute cette situation me paraissait tellement improbable...

J'ai mis mon nouveau gilet bleu de Prusse au décolleté fatal, me suis coiffée à la Jaclyn Smith dans Charlie's Angels et je suis arrivée un peu en retard : les routes étant boueuses, j'avais opéré un détour pour faire briller mes bottines en foulant l'herbe humide.

Je voulais qu'elle me dise enfin la vérité.

Elle le connaissait bien.
Ca avait duré dix-huit mois et des poussières.
C'est court, je l'admets, mais suffisant pour se faire une petite idée.

Et puis il y a quelque temps, elle avait pris la décision de le quitter. Du jour au lendemain.

"Je n'ai rien à lui reprocher, prétendait-elle, mais à présent ma vie est ailleurs, vous comprenez ?"

Non, je ne comprenais pas, je me méfiais, je voulais qu'elle me parle de lui... Encore et encore. Qu'elle me dise tout, les secrets inavouables, la moindre anecdote, tout ce que j'ignorais. Ses qualités, ses vices, son passé, sa situation, ses métamorphoses... Sa taille exacte, son âge.
Tout.

Qu'elle m'explique sincèrement, sans cachoterie aucune, sans le "vous verrez par vous-même", sans le défendre à tout prix.
Elle en avait profité (ce sont ses paroles), mais j'imagine qu'elle l'avait subi aussi.
Je voulais savoir... Quitte à être terriblement déçue.

Oh, elle se doutait qu'il m'obsédait depuis quelques semaines déjà. Que je tournais autour, que je le dévorais des yeux lorsqu'il se trouvait sur mon chemin. Que mes pensées, de jour comme de nuit, ne s'en détachaient plus.
Et que je faisais tout ce qui était en mon pouvoir pour qu'il soit à moi, rien qu'à moi.
Je fantasmais, oui, pourquoi le cacher ? Je m'imaginais des trucs, plein de trucs, plein. En fermant les yeux le soir. Au réveil. Même dans mon bain, surtout dans mon bain. Même pendant la prière du matin, une fois sur deux. Je ne pouvais pas m'en empêcher. Je luttais pourtant contre ces pensées-là, torturée, épuisée, presque folle. Inquiète.

Déterminée.

On s'était donc donné rendez-vous à 14 heures et j'étais en retard, à cause de la boue. Mon coeur battait fort au moment de frapper à sa porte, j'avais peur qu'elle l'entende ou qu'elle le voie, car ça se voit quand on porte un gilet avec un décolleté fatal, si si.

Elle m'a souri, et m'a invitée à m'asseoir, en jetant un regard à mes bottines, que je frottais contre l'essuie-pieds :
"Oh, mais il pleut ?"
"Non, c'est la rosée sur les brins d'herbe. Enfin le givre."
"Le givre ?"
"Oui, enfin la rosée givrée. Sur les brins d'herbe. A cause de la boue."

Elle n'a plus rien dit, m'a versé une tasse de café.

Je sentais que je l'avais déstabilisée.
Je l'ai fixée droit dans les yeux, et soudain, mes questions ont fusé, franches, directes et très osées.

"Oui, je l'aimais" m'a-t-elle avoué, vaincue.

"Ces deux petites années étaient douces, paisibles...
Je n'ai pas à m'en plaindre, ce serait hypocrite et injuste de ma part.

Oh, les gens ici étaient parfois un peu curieux, mais ils sont discrets dans l'ensemble. Et indulgents. Ils ne se mêlent pas de la vie des autres.

(Pendant un millième de seconde, je me suis sentie visée, mais j'ai fait comme si de rien n'était, j'ai fixé une petite tache de rouille sur le tuyau, vers le radiateur, impassible. Je voulais paraître sérieuse, exigeante, clairvoyante et supra lucide.)

Et en ce qui le concerne, hé bien... (soupir) ...il est bien, vous savez.
Calme, sympathique, chaleureux. Accueillant.
Il vous donnera de l'espace, il n'est ni étouffant, ni oppressant. Agréable.
Une question de temps, d'attachement, de concessions. D'adaptation, en fonction de vos besoins, de vos désirs. Pour ça, il est chouette, oui.
Et il me manquera.

(Je n'ai pas cillé, je ne me suis pas laissée attendrir. Je voulais connaître la suite.)

Il vous plaira, j'en suis certaine. A vos enfants aussi. Les miens l'adoraient et ma décision de le quitter les perturbe. Ils s'y sont attachés.

Oh, il a des défauts, bien sûr. Vous en avez connu, vous, des parfaits ? (petit rire)

Je vais être franche avec vous. Parfois, en le comparant à d'autres que j'ai connus dans le passé, je le trouvais un peu... comment dire... quelconque. Il manquait de style, mais bon, vous ne serez pas forcément du même avis que moi. C'est une question de goût.

(Là, j'ai soudain eu envie de l'étrangler avec mon écharpe cachemire rouge carmin, mais je me suis retenue.)

Ca dépend de ce que vous cherchez.
Et peut-être que vous saurez y remédier, lui donner ce que je n'ai pas eu le temps, ni l'énergie, surtout depuis la naissance du troisième... (soupir)
Pourtant, j'en ai pris soin comme j'ai pu. Et il en avait besoin. Si vous l'aviez connu à l'époque, vous auriez réfléchi à deux fois avant de chercher à vous engager.

Oui, je vous dirai tout, en toute sincérité. Vous reprendrez un peu de café ?

(...) C'est le matin que je l'appréciais le plus... Ce côté joyeux, agréable, solaire. Plus tard en journée, il avait tendance à s'assombrir (...) Il est comme ça, on n'y peut rien, ou pas grand chose. La nuit ? Plutôt tranquille. Pas toujours évidemment, je ne voudrais pas vous mentir (...) Mais j'ai connu pire, hein. Nuits horribles, sentiment constant d'insécurité. Là non. Pour ça il est clean... Sauf parfois naturellement, à l'occasion des fêtes, des matchs de foot, des anniversaires, etc... L'alcool aidant, tout ça. Des soirées un peu plus difficiles. Mais c'était rare, hein, et bon, il faut les laisser s'amuser aussi.

Vous l'aimerez, vous verrez.

D'ailleurs, venez..."

Et là, elle m'a invitée à me lever, m'a priée de la suivre et elle a ouvert une porte. Puis une autre, encore une.

Il était là, devant moi...


(...)


Plus tard, elle m'a raccompagnée jusqu'au palier, en souriant.
J'ai dévalé l'escalier et j'ai couru dans la boue, satisfaite, apaisée. Rassasiée.

Impatiente de prendre sa place...

Bientôt.

Etat des lieux et remise des clés dans deux semaines environ :)













image : Jacek Yerka "Pokoj panuje w bloku" (Le calme règne dans l'immeuble)

Thursday, January 15, 2009

Petite éternité












Je n'écris pas beaucoup.
Je n'en pense pas moins.
Et je ressens encore plus.

Alors autant se taire un peu.

De toute façon, je suis trop concernée pour pouvoir espérer être un tant soi peu objective, m'a-t-on dit, sans écouter la fin de ma phrase. On ne s'est même pas rendu compte qu'il s'agissait d'une question. Et que je ne souhaitais pas être un exemple d'objectivité, je voulais juste faire part de ma peine immense, de mon effroi pour tant de vies innocentes fauchées.

Les vies de ceux qui ne respectent pas leur vie ni celle de leurs femmes et de leurs enfants, m'importent peu.

Et je voudrais comprendre quels problèmes internes tentent de résoudre ceux qui mentent et véhiculent des mensonges, même par omission.

*

E., qui était bien plus pacifique et plus idéaliste que moi, aurait 40 ans si en 2002, à Jérusalem-Ouest...

*

Je porte malheur, il faut croire.

*

Mes cheveux sont pleins de suie, mes ongles noirs, j'ai trouvé du bois sec, le feu crépite.

*

Ces dernières journées étaient douces, il y a eu des rires, des chansons. Cela faisait longtemps que je ne me suis plus réveillée aussi détendue, que je n'ai pas scruté le ciel, mon ciel, à l'aube, pour essayer de deviner quelles couleurs aura la journée, ma journée.

Je n'oublie rien, je prends de la distance.
Non, je ne prends rien du tout, elle s'invite.

Dix jours sans propos dévalorisants, sans menaces, sans insultes et Ceterae, c'est une vraie petite éternité.

J'ai l'impression que même les objets prennent vie, s'animent, me sourient.
La bouilloire toussote plus joyeusement, la machine à laver semble chanter au programme essorage, le grille-pain a des orgasmes multiples, le robinet de la salle de bain ne fuit pas, il s'amuse à cracher le plus loin qu'il peut...

Je fais des cauchemars optimistes, qui se terminent bien.

Et je suis curieuse, passionnément curieuse, des années à venir.

Ma nouvelle psy est magnifique et terrriblement intelligente, grande, ronde, cheveux très courts, lunettes, accent scandinave et humour british. Elle a peut-être un tatouage à la nuque, mais ça ne se fait pas d'inspecter le cou de sa thérapeute dès la première séance.

Le Nord me manque. J'ai participé à un concours pour gagner un week-end de rêve à Bruxelles. Tenez-moi les pouces :)

Je serai très bientôt sans connexion pendant quelques semaines.

Mais je serai là, pas loin, au bord du Rhône. Vous pouvez m'envoyer vos messages dans des bouteilles.

photo : Bruges, Le Béguinage.

Monday, January 5, 2009

En suspens

Ciel bleu et froid mordant pour ces premières heures d'une nouvelle vie.

La biloute est partie ce matin pour sa première semaine de garde alternée. Elle a refermé la porte à 7h15, je l'ai entendue dévaler l'escalier avec un sac d'école un peu plus lourd que d'habitude. Nous la retrouverons vendredi, le courageux petit loup et moi...

Hâte d'être chez moi, chez nous, ailleurs.

Un peu en suspens encore, zigzaguant entre les pyramides de cartons toujours plus hautes, j'évolue devant ma cuisine/garde-manger/vaisselier qui se réduit à présent à une grosse planche sur deux tréteaux, je m'endors sur un matelas souriant non loin du poêle toujours affamé. Le lieu de mon futur appartement est encore secret pour moi. Je tremble un peu. La nuit, je rêve de trains et de belles forêts. Ou je ne dors pas, j'écoute la radio, je tourne les pages de la vie d'Emily Dickinson.

"(...) Dieu était-il si avare ?
Sa table est dressée trop haut pour Nous
À moins de dîner sur la pointe des pieds !
Les Miettes conviennent à de petits becs
Les Cerises – aux Grives
Le goûter doré de l’Aigle les éblouit !
Dieu tienne Sa Promesse aux « Moineaux »,
Qui de peu d’Amour savent jeûner !"

Je caresse l'étui du violon, je ne l'ouvrirai plus ici.
Il attend un lieu sûr avec moi.

Je suis émue, un peu effrayée, encore très tendue. Je sursaute au moindre bruit : tout résonne autrement dans une maison presque vide.
Le soulagement tarde à venir, mais il est en route, avec son arroi d'étonnements, de parfums, de projets encore endormis.

Premières petites courses au supermarché avec la conscience de ne pas avoir de comptes à rendre sur tel choix, telle envie illogique, tel caprice.
C'est si peu et pourtant c'est beaucoup.
J'ai acheté trois sortes de tomates cerises très chères. C'est ma vengeance à moi.

Dans les moments de fragilité entre le rayon poissons et le stand des promotions sur les tristes foies de canard dont personne n'a voulu pour les fêtes, je me suis réchauffée un peu aux sourires de quelques femmes, jeunes, âgées, dynamiques, pressées ou/et fatiguées.
Ou simplement en les observant dans leur beauté infinie, beauté si souvent inconsciente, en voyeuse, ma première vocation.
Celles qui faisaient un effort surhumain pour feindre l'écoute attentive du silence absent ou des suggestions vexées de leurs compagnons, du blabla adorable ou insupportable, mais toujours exigeant, de leurs enfants. Qui choisissaient les yaourts sans sucre ajouté, la tête ailleurs. Qui bridaient leur regard fuyant vers le super robot ménager un peu coûteux.
Qui riaient devant les bouchons et priorités grillées des caddies entre le rayon culottes de rêve et quenelles au brochet.
Et puis les solitaires, de tout âge, les plus émouvantes, promenant dans leurs bras un bonheur à offrir, un manque accueillant. Les femmes-nids, au sourire pur et tremblant, parfois si méfiant, invisible.
Un vieil homme à la caisse, son regard brillant devant les pommes d'un rouge extraordinaire qu'il venait de choisir mais qu'il avait oublié de peser et qui déambulaient joyeusement sur le tapis roulant...

J'espère qu'un jour, après mille vies, je pourrai m'incarner, juste pour quelques jours, en amour pur.
Je pulvériserai tout entre le rayon charcuterie et le parking.