Thursday, May 28, 2009

Souvenirs

Petit bonhomme qui auras trois ans dans quelques jours, tu ne dors pas. Au fond de ton lit, tu auscultes attentivement ton genou râpé cette après-midi contre le macadam.
"To fait mi mal" chuchotes-tu, dans ce joli mélange franco-polonais, qui hérissera sans doute les cheveux de la maîtresse, en septembre...

Tout-à-l'heure, au dojo, tu observais, émerveillé, les élèves adolescents du cours d'aïkido en train de faire des roulades sur le tatami, en direction des gradins. Ils passaient leurs grades devant deux maîtres, dans un silence profond, très concentrés. Tu as eu un peu peur qu'ils ne s'arrêtent pas à temps, qu'ils débordent du grand tapis et continuent leurs roues et tourniquets par-dessus les bancs, en direction des vestiaires. Mais tu ne t'es pas caché, ni enfui. Tu as bondi, les bras en l'air et tu as crié, de toutes tes forces : "Attenchion, arrête, chtop !"
Certains ont sursauté, d'autres ont ri, il y a eu des "chuuuut !".
J'étais très fière de ton courage, tu nous as sauvés.

fin 2005, extraits d'un carnet rouge :

Une douce torpeur est ma fidèle compagne en ces semaines. Sans doute les enfants naissent-ils du sommeil de leurs mères. Les rêves qui me viennent sont toujours aussi énigmatiques, comme s'ils ne m'appartenaient qu'à moitié : poursuites en voiture ou en hélicoptère, longues marches dans la forêt, excursions dans des montagnes enneigées. Ambiances qui contrastent avec le calme de ces journées un peu irréelles, en suspens... J'ai hâte d'en savoir plus sur ce petit être dont le coeur bat déjà et qui doit à présent avoir la taille d'une fraise.

*

J'ai pu observer son image sur l'écran. Tout d'abord immobile, sans doute endormi, il a peut-être senti que je me concentrais très fort sur lui. Il s'est étiré de tout son long - cinq centimètres ! puis a donné plein de petits coups avec ses tout petits pieds contre la paroi de sa poche, de ma poche, de notre poche ... Roulades, galipettes, pirouettes.
J'ai vraiment été surprise, émerveillée. Je m'attendais à voir une ébauche floue de quelque chose d'indéfinissable. Et j'ai vu un petit être humain avec une belle tête ronde, des yeux microscopiques, une mâchoire rigolote, un ventre rebondi, des petites mains, de minuscules gambettes. Je l'ai trouve gai, animé, plein d'énergie. A l'aise dans son petit monde de soixante-dix jours. Je ne pensais pas ressentir et percevoir autant à la vue de son image. Je souhaitais juste être rassurée et me voilà toute joyeuse.

*

"Tu as maigri, dis donc !" m'ont récemment dit quelques personnes que je n'avais pas vues depuis longtemps.
C'est vrai que j'ai perdu pas mal de kilos cette année, mais je m'en vais allègrement les reprendre dans les mois qui viennent. Je commence à me sentir moins à l'aise dans certaines tenues. Rien ne se voit encore, mais au toucher c'est un peu dur, là, sous le nombril.
Est-ce qu'Adam et Hava avaient un nombril ?

J'entame le quatrième mois dans quelques jours. Un tiers déjà !
Le petit être doit avoir dix cm à présent et j'espère qu'il va bien. Dans un peu plus d'un mois, je devrais le sentir bouger.
Je résiste courageusement à tous les virus domestiques, toux omniprésentes et autres rhumes infects, en avalant des tonnes de gelée royale. Mon bébé naitra avec un dard.
Pourquoi n'ai-je pas eu une seule véritable nausée ? Pourquoi tous les matous que je rencontre viennent se frotter contre mes jambes, alors que n'étant pas immunisée contre la toxoplasmose, je n'ai pas le droit de les caresser ? Pourquoi mes cheveux ne tombent pas, mais poussent au contraire à une allure digne des Dupond & Dupont dans "On a marché sur la Lune " ?

*

-Regardez - la radiologue attire mon attention - il se réveille et s'étire de tout son long !
C'est un peu troublant de le voir sans qu'il le sache.
Mais il n'existe pas d'échographies qui permettent au foetus de voir sa mère. C'est surement mieux comme ça. Pour pouvoir grandir, les bébés ont besoin de solitude. (La biloute, il y a dix ans, avait un regard très sévère en ces jours qui ont suivi sa naissance.) Ca m'a fait plaisir de ne pas le voir complètement immobile, comme sur ces photos des manuels de biologie qui se ressemblent toutes. Solitaire et entouré de toutes parts, il est le seul être vivant auquel je ne peux faire face. Entre nos corps il y a une alliance, mais ses mouvements et galipettes n'appartiennent qu'à lui. A l'abri de la lumière et dans un silence profond pour encore quelques semaines (je ne sais plus à combien de mois les petites créatures commencent à entendre), il a un peu d'espace et il l'apprivoise déjà. Dépendant de moi - c'est-à-dire de tout ce qui dépend et de tant de choses qui ne dépendent pas de moi - il est pourtant complètement libre.
J'ignore s'il peut faire tout ce qu'il voudrait, mais il a l'air de vouloir faire ce qu'il peut.
De quoi sont faits ses tout petits rêves lorsqu'il dort ? Ce sont peut-être des rêves immenses.
Est-il content de se réveiller ?
Quelles sont ses pirouettes préférées ?
Sait-il que depuis deux jours je ne cesse de m'étirer ? Au réveil, dans la rue, même à table. Oui, c'est impoli, mais tellement agréable...
Depuis deux jours, j'ai envie de faire des pirouettes moi aussi.

Sunday, May 24, 2009

Je n'en peux plus d'entendre le voisin insulter sa femme, à l'étage en dessous.
Puissent les vents mauvais enfler son ventre une fois pour toutes.
Qu'un ange aux ailes noires et aux yeux d'acier descende jusqu'ici, décoche ses flèches, lui crève les entrailles, lui déchire les tripes et éclate son coeur.
Puis qu'il monte d'un étage, me couvre de ses plumes et me parle doucement, en araméen, d'une voix grave et monotone, car il est trois heures du matin et mon esprit passablement agité se cogne contre les murs.

Thursday, May 7, 2009

Je passe mon temps à bâiller.
("Tu es frivole, infidèle, ambigue, coquette et paresseuse" m'a-t-on beaucoup dit).
Impossible de savoir si je cherche à m'endormir ou si je viens juste de me réveiller.
Pendant toutes ces années j'ai porté en mon sein mes parents, mes beaux-parents et quelques ancêtres encore. Une multitude de foetus-mensonges vitaux et d'embryons-traumas inévitables.
(J'ignore comment mes deux enfants ont-ils pu se faire une place dans cette foule.)
J'ai été leur mère porteuse, leur bellefilleépouseamantearrièrepetiteniècemère porteuse.
L'accouchement fut très long et difficile et à la fin, je me suis enfuie de la maternité, en abandonnant les nombreux fruits de mes entrailles étonnées.
"Vous n'êtes pas mes enfants, leur ai-je dit de ma voix la plus tendre, on vous a échangé par erreur alors que vous étiez encore dans mon ventre."
Je les ai quittés en pleurant, avec inquiétude et mauvaise conscience, mais la bonne conscience devenait trop lourde...
J'ai eu beaucoup de mal à laisser ma mère, la toute petite et si belle Margaret, dans son petit couffin, à l'abandonner pour son bien et le mien entre de bonnes mains.

Je n'ai jamais voulu me marier.
Je l'ai dit à ma mère, d'une voix candide, lorsque j'avais sept ans. Elle a fait une grimace très attristée, l'air de dire : "Mais alors qui me mettra au monde ?"
J'avais d'ailleurs dit "non" quand on m'a demandée, à trois reprises, en mariage, mais il y a des gens auxquels on n'ose rien refuser, la mort dans l'âme.
(Aujourd'hui je sais au moins que la mort dans l'âme c'est réversible, voilà ce qu'elle m'a appris cette histoire, ça en valait le coup, non ?)
Même le jour du mariage, j'ai essayé de tout faire tomber à l'eau, mais j'ai lamentablement échoué. Il s'annonçait si beau ce mariage, certains avaient fait des milliers de kilomètres, j'ai fait une fugue en pleurant, mais je suis revenue sur mes pas.

Lorsque j'ai annoncé, récemment, le divorce à ma mère, elle a de nouveau eu l'air très attristée, comme si quelqu'un coupait le cordon ombilical, que je prenais ma respiration et que devant tout le personnel médical incarnant l'humanité entière, je poussais mon premier cri : "Je ne me marierai jamais !" et "Comment se sent ma mère ?".

Aujourd'hui, je me dispute avec elle, par sms interminables.
Il y a des choses dont on ne peut pas parler entre quatre yeux.
Chaque famille a ses thèmes qu'on n'aborde qu'à voix basse, ses tabous qui la façonnent.
Chez nous, il s'agissait de trois domaines (avec dépendances). L'Eternel (on baissait la voix avec émotion), le sexe (on baissait le regard avec sourire) et la Shoah (on regardait ailleurs).
(Sans ces trois fils conducteurs, ces trois énigmes en héritage, ces mystères-là à percer, ma vie aurait été très fade.)
Je parle donc à ma mère en langage sms (shoah-maître de l'univers-sexe) codé, respectueux.
Je lui envoie :

Non, il n'est pas écrit "Je placerai une aide à ses côtés" mais "Je ferai une aide à son encontre".

et :

C'est une erreur de traduire "homme et femme Il les créa" là où l'original dit "mâle et femelle Il LE créa."

et aussi :

C'est méchant de dire "côte" en parlant de Hava (Eve) alors que ce mot signifie aussi "côté, moitié".

ou encore :

Qui a osé changer en "Ils deviendront une seule chair" les mots "ils fabriqueront une (nouvelle) chair" ?

L'autre jour, j'ai failli écrire "De toute façon, ce n'est pas demain le jour où "l'homme quittera son père et sa mère". L'optimiste et exigeant "Honore ton père et ta mère" peut être lu "Lourds, pesants (sont) ton père et ta mère."

Mais je ne l'ai pas envoyé, car je n'avais plus de crédit et puis je ne veux plus attrister ma mère qui connaît peu l'hébreu, je ne veux plus de grimaces, je veux juste entendre son rire, le rire léger de ma mère pesante, sortie de l'hôpital la semaine dernière, à deux mille kilomètres d'ici. Rien de grave, mais j'ai eu si peur, je respire, je fais moins de cauchemars.

Elle va mieux, ma petite Margaret, elle n'a pas froid j'espère dans son petit couffin, cachée en sécurité avec son frère et sa soeur, dans la cave du couvent des pères dominicains, à K., il y a si longtemps, cette nuit encore, dans mes rêves nocturnes.

Je me marierai maman, promis, ferme tes petits yeux, je viendrai te chercher et je ne te quitterai pas pour devenir/fabriquer une autre chair, et je te donnerai des nouvelles de papa, qui a six ans et qui lève ses petits bras, contre le mur, au peloton d'exécution, à trente kilomètres de Varsovie. Il sera épargné par miracle, vous vous en sortirez tous deux et aurez une vie hors du commun.
Je ne vous abandonnerai que bien plus tard, quand la bonne conscience deviendra trop lourde à porter.
Je n'ai jamais vraiment cru à ces histoires d'ovules et de spermatozoïdes, ce sont de jolies petites fables, c'est comme dire que pour faire une tarte à la rhubarbe, il faut avant tout un moule et un rouleau à pâtisserie.
Il faut avant tout de l'appétit. Du temps aussi et mille ingrédients. (Mais la comparaison ne tient pas la route, j'en conviens et je n'ai mangé qu'une seule bonne tarte à la rhubarbe dans ma vie.)
C'est comme dire que le médecin guérit les malades alors qu'il les soigne, et ce n'est pas pareil.
(Non, ça ne va pas non plus.
Ca ne se compare pas de toute façon.)
Je soupçonne les enfants et les choses nouvelles et vivantes d'être nées du songe et d'une certaine solitude, d'une désespérance, d'une brisure sans laquelle aucune place pour la vie et le mouvement ne serait possible.
La fusion ne permet aucun mouvement fécond, elle n'est là qu'en attente (parfois vaine ou très difficile - et c'est sa nature) de l'écart, de l'entre-deux, de la déchirure.

Mon D.ieu, Eli, garde-moi de la fusion.
Dessine-moi un mouton non clôné. Une brebis de préférence.
Ou un buisson ardent, qui brûle et ne se consume pas.
Dessine-moi le désir.
Et si l'union fait la force, protège-moi d'elle, aide-moi à rester morcelée.
Douce et ardente.
Et si aux jours de ma vieillesse je peux choisir, je voudrais mourir d'amour et d'eau fraîche.
L'espoir est quelquefois épuisant.
Tel un radeau grinçant mais imputrescible une étincelle de désespoir vient de temps en temps rétablir les choses.
Bergson avait peut-être raison lorsqu'il écrivait que la seule joie intense véritable résulte du sentiment d'avoir donné naissance à une chose nouvelle, mouvante et vivante.
Mais peut-on créer, prendre soin, observer un mouvement en étant si fatiguée ?
Peut-on aimer dans son sommeil ? Dormir d'amour et d'eau fraîche ?
L'amour ne demande-t-elle pas un éveil complet, une concentration, l'abandon de la torpeur, une présence de chaque instant ? N'est-elle pas précisément cette présence ?

Comment font-elles, ces ourses noires qui mettent bas en dormant profondément, au beau milieu des semaines d'hibernation ?

Tuesday, May 5, 2009

Peu de mots à nouveau.
Pensées décousues, mais non pas déchirées.
Pour chaque grand soulagement, mille petits soucis.
Et pour chaque souci, des centaines de rêves.
J'ai fui à travers un champ à peine labouré.
A présent, je ralentis le pas, mais entre temps l'avoine a poussé.
Tout est vert devant mes yeux.
Ca sent bon et je ne vois plus l'horizon.
Il me reste le ciel au-dessus de la tête, avec ses nuages cabossés et pourtant légers.
Libres et égarés.

Et la terre, oui, j'allais oublier.

L'horizon en somme, vu de là où je me trouvais autrefois.
Mais je n'y suis plus et je bénis l'avoine d'une voix tremblante.